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Lire et relire Albert Cohen en 2019

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Lire et relire Albert Cohen en 2019

Dim. 10 mars 2019 | Albert BENSOUSSAN
Lire et relire Albert Cohen en 2019

L’œuvre d’Albert Cohen (Corfou, 1895 – Genève, 1981) est à nouveau en pleine lumière — mais a-t-elle jamais cessé de rayonner ? — car les éditions Gallimard viennent de réunir, dans la collection Quarto, sous le titre Solal et les Solal, ses quatre romans, en les faisant précéder d’une introduction lumineuse, assortie de pas moins de 1200 notes, de Philippe Zard (2018, 1664 pages, 32€), universitaire qui a pour axe de recherche « l'imaginaire politique et religieux dans la fiction romanesque et dramatique » et qui, outre La Fiction de l'Occident : Thomas Mann, Franz Kafka, Albert Cohen (PUF, 1999), a publié de nombreux articles notamment dans Les Cahiers Albert Cohen.

Juif séfarade de la fantasmatique Céphalonie, Juif sioniste de la diaspora, Juif offensé et humilié, « youpin » de Ô vous, frères humains, Juif vengeur, terrassant tous ses ennemis par l’arme du rire et de la langue française, tel est Albert Cohen, l’un des tout premiers romanciers du XXe siècle. S’il faut prendre ce monument littéraire par un bout, choisissons alors cette image primordiale du créateur d’histoires : Charlot, personnage emblématique inventé par Charlie Chaplin. Et c’est qu’en 1923, le jeune Albert Cohen, un débutant de 28 ans, entre en littérature en publiant dans la Nouvelle Revue française (chez Gallimard, qui sera son premier et unique éditeur) un texte intitulé  « Mort de Charlot », récit imaginaire des heurs et malheurs du personnage de gentleman vagabond et riche gueux. Riche, au sens où l’entendra plus tard Albert Cohen, en qualifiant ses Juifs crasseux de Céphalonie de représentants de la « race milliardaire » !

L’on pourra, à partir de Charlot comme paradigme, parcourir les romans de Cohen, Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968) et Les Valeureux (1969) – ici rétablis dans leur ordre chronologique véritable. Avec pour protagonistes, d’une part Solal le héros solaire, riche et beau, transfuge de son judaïsme originel, d’autre part les Valeureux, ses cinq oncles miséreux. Et le jeu de va-et-vient entre ces deux mondes que tout oppose et que tout rapproche ― le premier « tout », c’est le matériel, la fortune, la chance ; le second « tout » étant le cœur, l’âme juive, le sens de la famille. Mais pourquoi Charlot ? Parce que dans cette vie qui n’est qu’une farce Charlot est toujours en représentation, qu’il est notre miroir, notre double. Parce que ce monde est cruel et que le gueux y est condamné : à la fin du récit Charlot sera guillotiné, mais avec grâce et en souriant, comme il a coutume de faire dans son malheur et ses déboires, multipliant les œillades « avec ses yeux maquillés de Tunisienne », et esquissant des « entrechats espagnols, des révérences d’écuyère comblée » ― anticipant les gracieuses cabrioles du futur Mangeclous. Et enfin, parce que ce « doux dandy dandinant, dont les songes sont peuplés d’anges policemen et de boxeurs ailés », est une image récurrente, un modèle pour Cohen qui échafaude déjà son univers romanesque, que l’on devra déguster et savourer, où l’on pourra rire et pleurer, s’évanouir de plaisir, s’évader, s’éventer, s’ébaubir, s’esbroufer, s’escagasser, s’estomaquer, s’époustoufler, s’émerveiller — effet accumulatif qui nous rappelle que, si le maître de l’image fut Chaplin, le professeur d’écriture est, fut et reste Rabelais. Et rabelaisienne est la veine de Cohen, pas seulement par le choix et le rythme des mots, mais par ce goût marqué pour le carnaval et la scatologie — qui donna, en son temps, des rototos au comité de rédaction collet monté de Gallimard. Il ne reste plus qu’à camper le décor. Qui est double, comme le visage biblique de tout un chacun ― Cohen savait-il qu’en hébreu le visage se dit toujours au pluriel : panim פנים ? ― : un décor crasseux, l’île grecque ou le ghetto de Céphalonie, et un décor luxueux, l’hôtel Ritz de Genève où, grand seigneur, Solal, sous-secrétaire à la Société des Nations, recevra sa loqueteuse famille. Race doublement milliardaire, comme on voit.

Au commencement, nous sommes dans l’île et l’exil, et c’est l’éveil du jour et des valeureux personnages :

Le premier matin d’avril lançait ses souffles fleuris sur l’île grecque de Céphalonie. Des images jaunes, blancs, verts, rouges, dansaient sur les ficelles tendues d’une maison à l’autre dans l’étroite ruelle d’Or, parfumée de chèvrefeuille et de brise marine.

Toute la Méditerranée est convoquée, avec ses couleurs, ses parfums et son désordre. Mais la Céphalonie, c’est quoi ? On le sait, Albert (Abraham) Cohen est né en 1895 à Corfou, la plus au nord des sept îles ioniennes, à un doigt de l’Albanie et à deux de l’Italie. L’écrivain, par ce léger glissement du nord au sud, entend ainsi préserver l’intimité des siens ; de sorte que ses fictions évoqueront la Corfou de son enfance, avec ses Juifs et son ghetto (on en trouvera la photo dans ce livre), sauf qu’il en changera le nom, par respect, par pudeur — ou désir ludique de mystification. Et c’est pour s’inventer une famille archétypique, séfarade, méditerranéenne, follement juive et « un peu nègre » — comme il aimait à dire. Voilà cinq cousins qu’il nomme, ironiquement, « les Valeureux », sans doute parce qu’ils ont de la valeur pour lui, bien plus que du courage ― car tenaillés par « la fameuse peur juive » ― ce qui n’interdit pas, sporadiquement, chez l’un ou l’autre, des actes de bravoure. Ou de défi,  parfois suicidaire. Les Valeureux, ces « grands discoureurs », sont « juifs du soleil et du beau langage », déterminés par ces deux pôles : le rayonnant rivage grec et la belle et archaïque langue française. Qui joue un rôle original et stupéfiant dans toute cette écriture, justement parce qu’elle exprime ce décalage des îles et cette emphase de ceux qui ont appris le français au sein de l’Alliance Israélite Universelle — fondée en 1860, entre autres, par Crémieux, l’homme du fameux décret qui fit français les Juifs d’Algérie en 1870, et dirigée en 1943 par René Cassin, auteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948.

Le grand roman totalisant Belle du Seigneur, en 1968 (mais en fait conçu dès les débuts romanesques de Cohen en 1930), les campe une dernière fois :

Les voici, les Valeureux. Voici Saltiel des Solal, l’oncle du Beau Solal, vieillard de parfaite bonté avec sa houppe de cheveux blancs, sa toque de castor posée de côté, sa redingote noisette toujours fleurie, ses courtes culottes assujetties par une boucle sous le genou, ses bas gorge-de-pigeon, ses souliers à boucles de vieil argent, son anneau d’oreille, son col empesé d’écolier, son châle des Indes qui protège ses épaules frileuses, son gilet à fleurs dans les boutons duquel il passe souvent deux doigts, féru qu’il est de Napoléon.

Nous sommes bien au théâtre, et le premier des Valeureux est particulièrement déguisé, avec sa noblesse du passé, et forcément ruinée, car Saltiel, comme tous les autres, vit dans un dénuement extrême, gagnant sa vie « en gravant, muni d’une loupe et d’une aiguille très fine, des chapitres du Deutéronome sur des marrons ou sur des os de poulet ». Tout est excessif chez ce personnage, l’élégance extravagante et la façon, non moins curieuse, de vivre. Quant aux autres, nous avons le plus jeune des Valeureux, Salomon, quintessence de bonté, un petit bonhomme d’un mètre cinquante-sept, «aussi pauvre qu’honnête, cireur de souliers en toutes saisons, vendeur d’eau d’abricot en été et beignets chauds en hiver » ; et puis le géant Michaël, qui fut tambour-major lors de son service militaire en France, et toujours habillé en janissaire, avec

sa haute taille, ses cheveux bouclés, ses moustaches recourbées comme un croissant de boulanger, ses poings massifs, les muscles de son cou pareils à de fortes cordes, sa blanche jupe plissée qui ne descendait que jusqu’aux genoux, ses longs bas de laine blanche retenus par une cordelette rouge, ses souliers à pointe recourbée et surmontée d’un pompon rouge, sa large ceinture rouge où sortaient les crosses damasquinées de deux antiques pistolets, son petit gilet doré de soutaches et de boutons .

Cohen tenait à faire de ses Valeureux, droit issus d’un vestiaire d’opéra bouffe, un ensemble significatif de l’humain juif, le petit et le grand, le vieux et le jeune, le costaud et le minuscule, mais tous immensément pauvres. Et Mangeclous, bien sûr, qui fait tous les métiers, les plus incongrus et les plus exotiques, et

s’était acquis une brillante réputation de médecin et avait mis en vers les propriétés médicinales de la plupart des légumes et des fruits (‘’L’oignon accroît le sperme, apaise la colique ― Pour la dent ébranlée est un bon spécifique.’’) Il était, de plus, oculiste, savetier, guide, portefaix, pâtissier, gérant d’immeubles, professeur de provençal et de danse, guitariste, interprète, expert, rempailleur, tailleur, vitrier, changeur, témoin—d‘accident, etc…

Spéculateur, certes, et aussi « lavementier » avec une méthode drastique de suspension du corps exposée dans Les Valeureux. Et, en point d’orgue, voici le Juif absolu, Mattathias, archétype des avares — Cohen entrant allégrement dans le mythe de l’avare pour mieux le démystifier —,

dit Mâche-Résine, dit aussi Veuf par Économie, homme sec, calme, circonspect et jaune, pourvu d’oreilles pointues, mobiles appendices toujours à l’affût de profitables bruits. Il est manchot :et son bras droit se termine par un gros crochet de cuivre avec lequel il gratte son crâne tondu lorsqu’il suppute la solvabilité d’un emprunteur.

Cet ensemble de portraits fait penser aux bandes dessinées de l’époque, aux Pieds nickelés. Et, à l’évidence, aux personnages de Mack Sennett dont Charlot nous livre la crapuleuse galerie. Vision naïve en même temps que cynique de ces personnages, avec un art consommé de la caricature.

Venons-en à la scatologie cohénienne dont les trois pôles sont la crasse, les vents et les diarrhées, avec pour l’illustrer, Mangeclous, son épouse Rébecca et les héros emblématiques du roman de Tolstoï, Anna Karénine et le prince Wronsky : Mangeclous, celui qui, enfant, a dévoré « une douzaine de vis pour calmer sa faim », d’où ce sobriquet bizarre qu’on lui donne, est surnommé aussi, à juste titre, « capitaine des vents… à cause d’une particularité physiologique dont il était vain », et dont il use en diverses occasions, notamment pour ponctuer un aphorisme, une vérité, ou clouer le bec à son interlocuteur. Quant à la crasse qui le revêt, ainsi qu’une seconde peau, elle est envahissante, le personnage allant toujours nu-pieds et ne se lavant périodiquement que tous les six mois ― Albert Cohen se rappelant sûrement la blague juive de ghetto rapportée par Freud dans son ouvrage sur le trait d’esprit (Der Witz) :

Moi je ne me lave que deux fois par an… que j’en aie besoin ou pas !

La scène ouvrant le chapitre 5 de Mangeclous constitue un sommet scatologique et linguistique de l’œuvre : l’épouse de 140 kilos est assise sur un pot de chambre en plein milieu de la pièce, et tout en lisant

avec avidité le cours de diverses Bourses européennes », elle s’épanche délicieusement : « Oh beauté que c’est l’huile de ricin… Et quel effet ! Moi, quand je mange trop le soir, le lendemain vite la purge !… Oh beauté que c’est la médecine, oh que c’est beau, mon œil… Oh libération dans mon ventre, oh beauté dans mes intestins, oh fin de mes eczémas, oh soulagement charmant. Oh beauté que c’est l’huile de ricin… Il n’y a pas mieux que l’huile de ricin parce que ça fait faire épais comme du ciment. Tandis que le sulfate c’est tout de l’eau qui sort seulement.

On reconnaît là la patte ou la pâte de Rabelais, et l’on se demande s’il faut y voir autre chose que ce que l’on respire en se bouchant le nez. Albert Cohen aime bien mettre dans la bouche de ses crasseux de ghetto de belles phrases de langue française et des pédanteries académiques, l’effet de contraste en ressortant d’autant mieux. Eh bien ! l’expression qui convient après cet étalage scatologique, la formule pédante qui mettra le nez du cuistre dans son caca, issue de la lecture des écrits carnavalesques de Mikhaïl Bakhtine, c’est « dégradation de l’épopée ». Avant le roman, en effet,  fut le roman en vers d’un Chrétien de Troyes, et, dans le sillage, les livres de chevalerie, les aventures épiques où le héros était toujours vainqueur et invincible, et même s’il était taillé en pièces ou coupé en deux, il y avait toujours cet onguent miraculeux qui recollait les morceaux. Bref immortels étaient Amadis de Gaule, Lancelot du Lac et les Douze Pairs de France. Alors vint le roman ― le vrai, le moderne, celui que nous connaissons depuis Don Quichotte et qui s’attache à montrer la vie d’en bas, et non plus d’en haut, du ruisseau ou de l’égout et non plus de l’empyrée, loin de l’univers des demi-dieux et près de la planète des hommes et des femmes ordinaires, avec leurs humeurs et leurs tracas et toute cette physiologie écœurante. Le premier en France à inventer cette représentation du monde et à nous toucher davantage parce que ce monde-là est bien le nôtre, est Rabelais : là, ses héros sont encore gigantesques, énormes, surhumains, mais voilà, ils ont des humeurs et la scatologie des personnages est si envahissante qu’elle noie leur grandeur épique dans un rire démolisseur. Tout comme le géant Gulliver noiera le palais de la reine lilliputienne en faisant un pipi d’abondance. De même en Espagne, Cervantès, considéré comme le véritable inventeur du roman moderne, s’attache à montrer les misères physiologiques de celui qui, croyant réincarner les héros de la chevalerie, collectionne plaies et bosses, en compagnie d’un écuyer des plus paysans qui, dans les moments d’effroi, n’hésite pas à faire dans son froc, et Don Quichotte, nous dit l’auteur, de se pincer le nez. Cohen a, bien entendu, lu et admiré Don Quichotte de la Manche, comme le prouve ce passage éloquent :

L’illustre Céphalonien, d’émoi, lâcha une série de vents si retentissants que les vitres de la cuisine tremblèrent, que deux chevaux s’emballèrent sur la place du Marché et qu’un chat épouvanté mordit un gros chien. Après avoir médité quelques minutes, Mangeclous s’empara du panier à salade, s’en coiffa comme d’un heaume [on retrouve là l’épisode cervantin du heaume de Mambrin, qui n’est qu’un vulgaire plat à barbe], et se précipita dans l’impasse des Puanteurs.

Nous voilà bien dans la dégradation de l’épopée. Et Albert Cohen, tout en l’illustrant, n’hésite pas à nous faire la leçon et à jouer, sans avoir l’air d’y toucher, au théoricien du roman moderne.

C’est là que se situe la grande leçon esthétique de Mangeclous qui ne s’en prend rien de moins qu’au grand Tolstoï et à ses héros sublimes. Le jeu de massacre est évident :

Que vienne le romancier qui montrera le prince Wronsky et sa maîtresse adultère Anna Karénine échangeant des serments passionnés et parlant haut pour couvrir leurs borborygmes et espérant chacun que l’autre croira être seul à borborygmer. Qu’il vienne le romancier qui montrera l’amante changeant de position ou se comprimant subrepticement l’estomac pour supprimer les borborygmes tout en souriant d’un air égaré et ravi… Qu’il vienne, le romancier qui nous montrera l’amant, prince Wronsky et poète ayant une colique et tâchant de tenir le coup, pâle et moite, tandis que l’Anna lui dit sa passion éternelle. Et lui, il lève le pied pour se retenir. Et comme elle s’étonne, il lui explique qu’il fait un peu de gymnastique norvégienne ! Et puis il n’en peut plus et il prie sa bien-aimée de le laisser seul pour un instant car il doit créer de la poésie à vers ! Et, resté seul dans le cabinet de travail parfumé, il est traqué ! Il n’ose aller dans le réduit accoutumé, car la mignonne Anne est dans l’antichambre ! Alors, le prince Wronsky s’enferme à clef et prend un chapeau melon et s’accroupit à la manière de Rébecca, ma femme qui, elle, ne prétend pas être une créature d’art et de beauté !! Et soudain voici qu’arrive le mari de l’adultère, monsieur Karénine, qui a défoncé la porte de la rue ! Et alors la passionnée Anna lui dit qu’elle ne veut plus de lui, que le prince Wronsky et elle sont dans un ouragan et que lui, Karénine, est un mari dégoûtant et peu poétique. ‘’Le prince Wronsky, s’écrie-t-elle, m’a ouvert les portes du royaume ! O chien de mari, ô jaloux, ô fils de la pantoufle et du cataplasme, sais-tu ce que fait en ce moment mon trésor, mon aigle de passion ? Il crée des vers !’’ Et le prince Wronsky qui a mangé trop de melon et bu trop d’eau glacée est accroupi sur son chapeau melon ou plutôt sur son képi d’aide de camp et il s’y soulage et murmure le nom de sa maman avec infinie faiblesse et délectation !: Accroupi devant le piano, il frappe sur les touches et il joue un noctambule de Chopin [n’oublions pas que c’est Mangeclous qui parle, et forcément, il a son langage exotique] pour couvrir d’autres bruits ! … Et le mari, le pauvre mari Karénine, s’en va. Et Anna frappe et demande : ‘’Cher prince Wronsky, avez-vous fini de créer ?’’ Et le prince répond : ‘’Tout de suite, ma noble colombe, les vers ne sont pas encore finis.’’ Et cinq minutes après, il lui dit d’entrer dans la chambre dont la fenêtre est grande ouverte. Et il n’y a plus de képi par terre, car il l’a enfermé dans la bibliothèque, ce charmant amant ! Et sur le tapis il a répandu des parfums ! Et il lui dit : ‘’Ah, que c’est bon de créer de l’art ! ― Oui, cher prince, répond l’adultère avec respect, ce doit être merveilleux ! ― Oui, s’écrie le prince poète, il y a des moments où il faut que ça sorte !

Qui pourrait aller plus loin dans le scatologique ? dans la dérision du romantisme ? dans la dégradation de l’épique ? Cohen, à cet égard, est un maître.

Le thème majeur, qui court tout au long de cette farce, est celui de l’exil, de la diaspora. Ici on ne manque jamais de mentionner la chute de Jérusalem, et le mur de la maison de Mangeclous garde une partie non crépie et non peinte en souvenir de la destruction du Temple. Quant à la carte de visite de Saltiel, éternel passeur de frontière, elle s’inscrit, dérisoire et éloquente, sur le carton de sa valise, riche de toutes ces indications nomades :

Warszawa. À désinfecter ― Montevideo. Quatrième classe ― Indésirable ― À refouler ― Hôtel-Pension des Navigateurs Brazzaville ― Cairo ― Oslo. À diriger sur le lazaret ― Saigon.

C’est que l’être juif est en conflit incessant avec le monde où nous sommes, le monde de la diaspora. La situation lamentable des communautés juives fait pleurer nos Valeureux. Hitler se profile déjà dans Mangeclous en 1938, à travers cette étonnante prière de Saltiel :

Ô Éternel…, si cet Hitler est bon et agit selon Tes principes, fais-le vivre cent six ans dans la joie. Mais si Tu trouves qu’il agit mal, eh bien transforme-le en Juif polonais sans passeport !

Bien entendu, les pages publiées par la suite, après la 2nde Guerre Mondiale, feront la place la plus douloureuse à la Shoah. Notons qu’en 1938, Albert Cohen avait déjà cette idée que Charlie Chaplin allait exploiter dans le Dictateur, celle du grimage, si l’on veut bien se souvenir du barbier juif du ghetto qui, sosie de Hitler, prendra la place du Führer à la fin du film pour lancer un message de paix universelle et abolir l’abomination nazie. Eh bien, ce stratagème naît déjà dans l’esprit fertile de Mangeclous qui imagine de se grimer « de manière à lui ressembler et je commande tout et j’ordonne qu’il faut nous aimer ». Mais si ça ne marche pas, alors l’enragé Mangeclous échafaude, dans Belle du Seigneur, un plan plus mordant — Albert Cohen a sûrement vu Une vie de chien, de Chaplin :

Acheter des chiens enragés à l’Institut Pasteur pour les introduire secrètement en Allemagne afin qu’ils mordent quelques Allemands qui, pris de rage à leur tour, mordront d’autres Allemands et ainsi de suite jusqu’à ce que tous ces maudits se mordent les uns les autres.

Et puisqu’on en est encore et toujours à Charlot, comment ne pas privilégier le thème de L’émigrant, où le Tramp, rejeté par les deux frontières en est réduit, finalement, à marcher un pied dans chacune, dans l’un et l’autre pays et donc dans aucun, éternel émigré, repoussé, rejeté, marginalisé, thème si juif qu’il fera écrire, aux glossateurs malveillants d’extrême droite en France que tout l’art de Charlot est juif et respire le Juif. Bel hommage pour le fils de Hannah, sa mère, qui semble bien avoir fait partie de la « famille ». Les Valeureux sont tous, individuellement et globalement, des émigrants. Accoutrés d’une façon si étrange, montrés du doigt, rejetés, et jamais stables, archétypes des Juifs sans patrie ni frontière…, mais qui sauront, plus tard, participer modestement à l’édification de l’État d’Israël. Mangeclous troquera alors son déguisement britannique ― haut de forme, cannes de golfe et tennis ― pour l’habillement plus pratique du boy-scout. Rappelons que, avec sa conscience aiguë du drame de l’apatride, Albert Cohen, fonctionnaire à la Société des Nations et conseiller juridique auprès du Comité intergouvernemental pour les Réfugiés, à Londres, est aussi l’auteur d’un document qui n’a rien de fictionnel : la délivrance d’un titre de voyage aux réfugiés apatrides, le plus souvent des Juifs, qui est un véritable passeport de trente-deux pages, adopté le 15 octobre 1946, et qu’Albert Cohen qualifiera de « mon plus beau livre ».

Mais, à l’image de leur auteur, les Valeureux sont d’indécrottables hommes de la diaspora. Albert Cohen, on le sait, se vit offrir en 1950, par Haïm Weizman, 1er président de l’État d’Israël, un poste d’ambassadeur de l’État d’Israël, qui lui aurait été donné au terme d’une formation d’un an en Israël, au cours de laquelle il apprendrait l’hébreu, mais il refusa et préféra l’exil douillet de Genève. L’homme de Corfou finira, donc, ses jours dans la douce froidure de Genève sans jamais cesser de rêver aux senteurs et aux douceurs méditerranéennes : pas une page qui n’en soit imprégnée. L’État d’Israël pouvait-il prétendre, aux yeux de Cohen, au statut de paradis des êtres diasporiques ? Mangeclous y répond dans Les Valeureux :

Mangeclous m’a dit, en se tenant la barbe d’un air de compétence que, dans cet État Juif, il n’y aurait bientôt plus de Juifs à force d’être heureux et normaux ! Car, d’après lui, le bonheur rend stupide et sans génie de cœur ! À quoi je lui ai répliqué que le destin de notre peuple étant d’avoir des Tribulations, Traverses et Malencontres de génération en génération, nous en aurons sûrement aussi dans notre État Juif et, par conséquent, tout ira bien, sans danger de bonheur ni péril de sécurité, et ne te fais pas de soucis, cher Mangeclous, nous resterons Juifs même en terre d’Israël, et sache que si l’Éternel nous favorise de désagréments et d’ennemis deux ou trois fois par siècle, c’est justement pour nous maintenir en bonne forme israélite !

Comment qualifier ce ton ? Amertume ou dérision ? Révolte ou tristesse ? Et ces trois mots en milieu de diatribe, « Tribulations, Traverses et Malencontres », emphatisés par une triple majuscule, douloureuse trinité pesant sur la nuque roide de la « race milliardaire », ne s’inscrivent-ils pas dans l’héritage rabelaisien qui, à l’évidence, est à la source de cette écriture ? Avec, comme chez l’illustre représentant de la médecine par le rire, dans la gorge secouée d’éclats, une grande sagesse de désabusement.

Comment s’étonner, dès lors, que ce désabusement débouche, sur le tard, sur un profond pessimisme ? Des écrits antérieurs à la 2nde Guerre Mondiale,  Solal et Mangeclous, avec toutes les clowneries que l’on sait,   à la gravité des livres qui ont suivi, Les Valeureux et Belle du Seigneur, en passant par les essais émouvants, outrés, révoltés, douloureux de Livre de ma mère et Ô vous frères humains, ou pieux comme l’ultime opus, Carnets, nous mesurons clairement ce passage : le ton est volontiers grinçant, la pique méchante, l’ironie cinglante, et la noirceur d’âme triomphante. Non, Albert Cohen n’est pas seulement cet écrivain comique dont on a célébré la faconde. Bien qu’ils aient partagé une grande amitié et une complicité certaine en leur adolescence, Albert Cohen n’est pas Marcel Pagnol. Il y a chez lui une dimension inexistante chez ce dernier : la tragédie. Qui est la condition tragique de la vie, à partir de ce thème de départ — à base autobiographique — : la tragédie juive dont il fut, en tant que fonctionnaire international, un spectateur privilégié, angoissé, traumatisé. Il n’est pas inutile  de rappeler qu’Albert Cohen, en prenant sa retraite, choisit de vivre reclus au 7ème étage d’un immeuble genevois, derrière une porte munie de plusieurs verrous, terré et craintif, et ne connaissant qu’à la fin de sa vie les feux des projecteurs. Avec une lucidité qui étonne par sa force au crépuscule de sa vie, il a pu, donc, prévoyant que nous entrions dans une longue et incertaine période de troubles, de conflits insolubles, de caïnisme généralisé, de haine antisémite, et de planète en folie, déclarer posément, tranquillement, catégoriquement dans un entretien radiophonique à Jacques Chancel  :  « Il n’y aura pas de 3ème millénaire ». Et nous sommes là à relever sa phrase et ce défi, et puisant, peut-être, dans une des dernières œuvres du XXème siècle au souffle humaniste, quelque raison encore d’espérer, tout comme il a voulu plonger le protagoniste de Solal dans la tragédie, certes, tout en soulevant une brume d’incertitude sur sa mort véritable. Alors, si nous croyons encore que Sol ― le Juif de lumière ― n’a pas plongé dans l’abîme, peut-être, avec Cohen, nous prendrons-nous au jeu de la foi et de l’absolu, et saurons-nous nous attacher, comme un ultime enjeu, à ce

Seigneur ensanglanté au sourire rebelle qui allait, fou d’amour pour la terre et couronné de beauté, vers demain et sa merveilleuse défaite.

Il reste de cette lecture un rire, un rire grinçant et jamais rose, comme celui qui secoue les côtes du cinéphile pleurant et riant aux aventures misérables et tendres du Kid ou des Temps Modernes. Le rire est vie, « pour ce que rire est le propre de l’homme », disait Rabelais, et Mangeclous, qui nous fait tant rire, est toujours tenté par le suicide, l’oncle Saltiel aussi, tant leur misère est grande, et leur absence d’espoir. N’était Solal, le neveu miraculeux et riche, celui qu’on appelle Sol, qui en espagnol signifie  « soleil ». Albert Cohen, en 1969 dans Les Valeureux, justifie ainsi toute son œuvre, réunissant en une même pâte Israël et le peuple juif, l’exil et le royaume, le ghetto et le yichouv, et rattachant son encre à celle qu’il a tant aimée, sa génitrice :

Ma plume s’est arrêtée et j’ai vu soudain mon peuple en terre d’Israël, adolescent d’un auguste passé surgi, antique printemps, virile beauté révélée au monde. Louange et gloire à vous, frères en Israël, vous, adultes et dignes, sérieux et de peu de paroles, combattants courageux, bâtisseurs de patrie et de justice, Israël israélien, mon amour et ma fierté. Mais qu’y puis-je si j’aime aussi mes Valeureux qui ne sont ni adultes, ni dignes, ni sérieux, ni de peu de paroles ? J’écrirai donc encore sur eux, et ce livre sera mon adieu à une espèce qui s’éteint et dont j’ai voulu laisser une trace après moi, mon adieu au ghetto où je suis né, ghetto charmant de ma mère, hommage à ma mère morte.

Un dernier trait d’union. Charlot dans Le dictateur, son seul film d’inspiration juive, donne à son actrice préférée Paulette Godard le nom de Hannah. Le prénom de sa mère…

On ne peut tout dire de l’immense matière de cette somme romanesque, véritable lave en fusion des passions humaines, où l’amour est perçu et présent comme le nombre d’or de l’« antinature » — celle qui nous sauve de la bestialité — dans le volcan d’une écriture dont l’ardent jaillissement inonde toutes ces pages d’un gigantesque bonheur de lecture. Servie et comblée aujourd’hui par cette très remarquable édition en Quarto Gallimard.


Albert Bensoussan

Source : https://www.acciesafrarennes.fr/albert-bensoussan/lire-et-relire-albert-cohen-en-2019

 

Solal et les Solal sur France-Culture (Talmudiques)

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Albert Cohen et la puissance du roman 1/2 L'invention d'une langue

LIEN vers l'émission : https://www.franceculture.fr/emissions/talmudiques/albert-cohen-et-la-puissance-du-roman-12-linvention-dune-langue


"Cher Oskar !
Tu m’as écrit une lettre charmante qui demandait, soit une réponse rapide, soit pas de réponse du tout ; … Voilà une partie de ma réponse ! Il me semble qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. … — un livre doit être la hache qui brise la mer gelée qui est en nous. Voilà ce que je crois !"

Quel magnifique éloge du livre et de la puissance du roman nous offre ici Kafka dans cette lettre à Oskar Pollack datée de Janvier 1904. : Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée qui est en nous. Voilà ce que je crois !
Le roman nous aide à façonner et refaçonner infiniment le monde. N’est-ce pas d’ailleurs le sens du mot « fiction », qui vient du latin fingere et qui signifie « modeler » ? Modeler la matière des mots et du langage comme de l’argile, et en faire un Golem, une « créature en glaise » comme j’aime le dire pour faire sourire, en ajoutant immédiatement avec sérieux que la fiction, cette invention continue du monde, est ce qui nous protège contre la destruction de notre humanité par cette remise en question permanente, par cette nouveauté et singularité surprenante, que seul chaque roman apporte avec lui !
Puissance du roman qui est d’abord la puissance du langage, la puissance des mots qui ouvrent à l’intérieur de nous des espaces inconnus ou inexplorés créant littéralement des mondes et nous recréant à travers ces nouveaux mondes. Va et vient dynamique entre l’œuvre et le monde où chacun nourrit l’autre et lui donne plus de consistance, plus d’humanité.
Formidable travail de l’écrivain qui sait à chaque fois réinventer la langue ! Qui sait souligner les nuances, faire jouer les tonalités, déployer par les différents points de vue de ses personnages le chatoiement du monde. Qui sait donner à chaque mot sa densité, sa vibration, sa « libration », c’est à dire qui sait que les mots, les histoires, et les livres ont du poids.
Poids du monde que la littérature offre avec légèreté et beauté rappelant que la raison esthétique qu’apporte le roman et les œuvres d’art, n’est pas un « à côté » de la rationalité mais l’un de ses éléments constitutifs les plus essentiels et les plus incontournables.
Même si chaque romancier apporte un nouveau langage, et souvent un nouveau style, il y a dans cette République des lettres certains écrivains qui le font différemment. Mais vraiment différemment ! Je pense à l’un d’entre eux. Un très grand parmi les très grands ! C’était au XXe siècle. C’était Albert Cohen ! (Marc-Alain Ouaknin)


Albert Cohen et la puissance du roman 2/2 Un homme du monde

LIEN vers l'émission : https://www.franceculture.fr/emissions/talmudiques/albert-cohen-et-la-puissance-du-roman-22-un-homme-du-monde


La critique des œuvres d’Albert Cohen tourne autour du thème de la judéité depuis longtemps, car Cohen ne cesse d’explorer ce sujet, dans ses romans comme dans ses autres écrits, et dans ses entretiens, où il insiste sur sa propre judéité comme clé essentielle pour comprendre sa vie et son œuvre.

L’on évoque parfois le sujet comme point de départ, ou comme s’il allait de soi, et que les enjeux étaient évidents. Pourtant la question de l’identité juive et de l’identité tout court est éminemment complexe et dialectique.

Les romans de Cohen ne sont pas des romans juifs ni des romans sur les juifs mais des romans qui décrivent un monde dans laquelle les juifs ont leur place, ont leur part. (Marc-Alain Ouaknin)

Le livre de l'invité

Albert Cohen, Solal et les SolalSolal, Mangeclous, Les valeureux et Belle du seigneur.

Éditions Gallimard, Collection Qaurto

Une édition accompagnée d’un appareil critique d’une richesse impressionnante : un texte d’introduction, un dossier illustré de photos et de documents d’archive sur la vie et l’œuvre de Cohen, et une présentation pour chacun des quatre romans.

Un épais volume qui se termine par deux textes : un court texte de Cohen intitulé Combat de l’homme, et les notes d’un journal tenu Anne-Marie Boissonas-Tillier à propos de Belle du Seigneur.

Editions Quarto GallimardEditions Quarto Gallimard Crédits : .Radio France

Présentation de l'éditeur

Peu de lecteurs de Belle du Seigneur, en 1968, savaient que ce  roman était le dénouement d'un cycle inauguré en 1930 avec un premier  chef-d’œuvre, Solal, prolongé par Mangeclous en 1938 et achevé en 1969  avec la publication, à contretemps, des Valeureux...

Quarante ans  d'aléas éditoriaux avaient fait perdre de vue la continuité  chronologique du récit et, plus encore, son unité d'inspiration.

Rassemblant pour la première fois en un volume cette tétralogie avec le  titre que son auteur aurait voulu lui donner, Solal et les Solal, cette  édition Quarto invite à relire d'un œil neuf une œuvre d'exception, à  mieux en mesurer le rythme, à savourer l'équilibre entre les volets  dramatiques (le scénario obsédant de l'ascension et de la chute du  héros) et comiques (l'univers burlesque de Mangeclous et des siens), la  fantaisie baroque et la veine satirique, le souffle épique et la  tentation lyrique.

A travers la vie aventureuse de " Solal des Solal ",  enfant prodigue du ghetto à la poursuite d'un rêve d'Europe, se déploie  une ample méditation sur le destin juif, la culture occidentale, l'amour  et la condition humaine, servie par une prose généreuse et inventive  qui ne se refuse aucune audace.

L'édition de Philippe Zard offre un  important appareil critique qui reconstitue le contexte culturel de  l’œuvre, et élucide, dans de riches notes, les références littéraires,  bibliques, artistiques et religieuses, les allusions à des événements ou  des personnages historiques, les mots rares et les régionalismes.

Les  présentations des romans mettent en lumière la teneur politique et  philosophique de l’œuvre, ainsi que les tensions et les contradictions  qui la nourrissent : " Cohen est un écrivain juif comme Césaire est  nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent idiomatiquement, le  tout de la question humaine " (" Solal et les Solal : le roman  introuvable ").



 

Solal et les Solal en Quarto (Le Monde Livres)

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Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du Seigneur,

d’Albert Cohen,

édition de Philippe Zard, Gallimard, « Quarto », 1 654 p., 32 €.

 

Que manquait-il à Albert Cohen (1895-1981) pour être reconnu comme l’un de nos très grands romanciers ? Peut-être qu’apparaisse l’architecture du vaste cycle auquel il travailla quarante ans durant. La très belle édition de Solal et les Solalde Philippe Zard lui apporte aujourd’hui réparation. Ce titre était au départ le surtitre de l’édition originale de Mangeclous,en 1938 : ce qui fit rétrospectivement de Solal, paru en 1930 (chez Gallimard), le premier volume d’une série. Mangeclous résultait néanmoins d’un compromis : fin 1937, Cohen avait accumulé 2 300 pages manuscrites, première version de Belle du Seigneur, avec laquelle il entendait clore les aventures de Solal. Le projet était ambitieux – trop… Pour satisfaire son éditeur, il lui fallut extraire quelques centaines de pages, les plus truculentes. Mangeclous se voulait en 1938 un prélude aux amours de Solal et d’Ariane. Mais avec la guerre et l’engagement de Cohen au sein d’instances internationales (il fut notamment à l’origine du « passeport du réfugié »), la parution de Belle du Seigneur fut retardée. En 1967, l’écrivain se heurta une nouvelle fois à Gallimard, effrayé par le caractère disproportionné de l’œuvre ; il fallut couper, et son chef-d’œuvre parut, sans surtitre, en mai 1968 – à l’actualité pour le moins chargée… –, suivi un an plus tard de sa part retranchée : Les Valeureux. Voilà qui brouillait l’alliance étroite, chez Cohen, de l’héroïque et du burlesque, du lyrique et du satirique.

Grâce à cette édition « Quarto » (où Belle du Seigneur et Les Valeureux se trouvent judicieusement intervertis), les aventures de Solal et de ses compagnons céphaloniens retrouvent une continuité. Cohen y gagne sa place de grand « écrivain juif, comme Césaire est nègre et Claudel catholique », chacun d’eux portant, souligne Philippe Zard, « le tout de la question humaine ». Lorsque, en 1925, il créa La Revue juive, Cohen en appelait à un « vrai romantisme jaillissant d’œuvres de tempérament juif, épiques et morales ». Ouvrez Solal et les Solal : c’est ce tempérament qui en jaillit – non sans ambiguïté, ainsi qu’en témoignent les critiques adressées par le poète André Spire, pour qui la faconde grotesque de Mangeclous était dégradante. Albert Cohen ne craignait ni l’excès ni le mauvais goût ; ceux-ci ne sont toutefois que l’envers de l’alliance entre messianisme et lucidité démystifiante, face lumineuse de son œuvre. 

Jean-Louis Jeannelle

(Le Monde, Vendredi 16 novembre 2018)

 

Actualités Albert Cohen

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1/ Sur France Culture : 

LA COMPAGNIE DES AUTEURS, semaine Albert Cohen

Lundi 29 octobreLa conscience d'être juif
Avec : Maxime Decout, maître de conférences en littérature française des XXème et XXIème siècles à l'Université Lille 3 - Charles de Gaulle, auteur notamment de Albert Cohen : les fictions de la judéité (Classiques Garnier)
Et la chronique de Tiphaine Samoyaut, co-directrice de la revue « En attendant Nadeau »
Mardi 30 octobreUn créateur décomplexé
Avec : Philippe Zard, maître de conférences de littérature comparée à l'Université de Paris Ouest-Nanterre, responsable de l’édition de Solal et les Solal (Quarto, Gallimard)
Et la chronique d’Etienne de Montety, directeur du Figaro Littéraire
Mercredi 31 octobreBelle du Seigneur
Avec : Alain Schaffner, professeur de littérature française du XXe siècle à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3
Et la chronique d’Alexis Brocas, du Nouveau Magazine littéraire
Jeudi 1er novembreAlbert Cohen et l'autobiographie
Avec : Anne-Marie Jaton, Professeur de littérature française à la Faculté des Lettres de l'Université de Pise, auteure notamment de Albert Cohen, Le mariage miraculeux des contraires (Presses polytechniques et universitaires romandes)
Et la chronique d’Eric Marty, écrivain et essayiste


PERSONNAGES EN PERSONNE : Adrien Deume ou l’Enfant cocu


2/ Dans LE FIGARO, 24 octobre 2018

« Belle du Seigneur » : chef-d’œuvre ou fausse valeur ?

DOSSIER  Publié en 1968, le roman culte d’Albert Cohen fête ses 50 ans. Est-il à la hauteur de sa réputation ? Dix écrivains répondent.


C’ÉTAIT un jour d’hiver de 1979. Pascal Bruckner et son ami sépharade Maurice Partouche étaient partis à l’aube pour Genève. Deux copains remplis d’espoir à la perspective de rencontrer Albert Cohen (1). Le retour à Paris le soir même par le dernier train fut plus mitigé. « Je m’attendais à trouver un homme flamboyant, un grand seigneur, j’ai rencontré un vieux monsieur ordinaire, faillible et fatigué, très conven­tionnel, très vieille France, très anti­féministe, décrétant, entre autres choses, les femmes moins intelligentes que les hommes et, les femmes juives, les meilleures épouses parce qu’elles finissent par devenir nos mères… » Certes, en 1980, l’auteur de Belle du Seigneur était sous l’emprise des psychotropes pour une grave dépression et ­« délirait un peu », explique pudiquement Philippe Zard, directeur du remarquable Solal et les Solal qui paraît en « Quarto » Gallimard (voir ci-contre).
Mais Pascal Bruckner reconnaît que cette rencontre genevoise a ­signé « la perte de crédit et sapé la confiance » qu’il avait placée en ­Albert Cohen. Il reconnaît aussi qu’il s’est sans doute fait avoir, si l’on peut dire. Fin 1979, Albert ­Cohen a 85 ans. C’est un écrivain d’un autre siècle qui vit replié sur son âge et sa solitude dans son ­appartement, au neuvième étage du 17 rue Krieg, dans la banlieue de Genève, en compagnie de sa dernière épouse, Bella. S’il a été propulsé au rang de « vedette » auprès du grand public, après l’émission spéciale d’« Apostrophes » que lui a consacrée Bernard Pivot le 23 décembre 1977, s’il bénéficie de l’admiration sans réserve de François Mitterrand qui œuvre pour qu’il reçoive le prix Nobel, Albert ­Cohen est un homme sans illusions. Ni sur l’amour, ni sur la ­politique, ni sur le jeu social. ­Bruckner avait trente-deux ans, son Nouveau désordre amoureux sorti en 1977, il travaillait à Lunes de fiel. Un jeune homme « plongé dans son époque » et « la sottise » de son idéalisme. « La jeunesse est l’âge de l’absolu. J’ai jugé Cohen avec les yeux de l’absolu qu’il avait lui-même mis en pièces dans son ­roman. »
Car oui, Belle du Seigneur, « cathédrale » de Cohen est LE livre des paradoxes. Roman de l’amour total, il est avant tout le procès de la mythologie amoureuse. Empreint d’un discours misogyne et de la ­figure machiste de Solal, il est contrebalancé par une rare libé­ration de la parole féminine in­carnée par le long monologue d’Ariane dans son bain.
Roman « baroque » à une époque où l’écriture « blanche » régnait en maître sur les lettres françaises, « sa phrase est torrentielle, imagée, colorée, musicale, somptueuse, hilarante, incongrue, inouïe, singulière - à vrai dire ­unique », s’émeut Laurence Cossé. Un style qui « ne ressemble à rien de ce qui se publiait à l’époque. Ni aux romans de facture classique tels ceux de Jean d’Ormesson, ni à l’avant-garde des Butor ou Robbe-Grillet », reconnaît Philippe Zard. Un roman « rusé, sincère, fouetté, empoisonné et succulent, qui pourrait être brésilien ou cubain », ­s’enthousiasme Charles Dantzig, admiratif du souffle « irraison­nable » de Cohen à mille lieues du « jardinage régulier, sage et souvent étriqué de notre littérature moyenne », un texte bourré d’adjectifs dans un temps où, « par un préjugé répété depuis Clemenceau, ils sont à chasser ».
Mais Belle du Seigneur est aussi un livre dont le décor, les préoccupations et le cadre n’ont rien à voir avec l’époque de sa parution. Comment pourrait-il en être autrement ? L’œuvre, commencée dans « le vent mauvais qui soufflait sur l’Europe des années 30 », dit Philippe Zard, est publiée trente ans plus tard, « au moment où l’esprit de Mai 68 se diffusait dans la société française et la bouleversait en profondeur », se souvient Laurence Cossé. Amusée par ce « chassé-croisé », l’auteur de La Grande Arche se souvient de Belle du Seigneur, ­« découvert avec tout le monde à la fin des années soixante-dix ­comme le plus contraire aux dogmes soixante-huitards ». Étrange destinée en effet.
Rédigé en quelques mois durant l’année 1937, amputé de sa première partie pour Mangeclous, ­publié séparément en 1938, le ­manuscrit est abandonné à Paris quand l’écrivain se réfugie en Angleterre en juin 1940, mis à l’abri par sa secrétaire à la légation ­suisse, rue de Grenelle, repris en 1967, refusé par le comité de lecture de Gallimard le 2 juin, repris pour être réduit « à des dimensions hu­maines » par son auteur en ­­­­­oc­tobre, il est finalement publié « en juin 68 dans l’indifférence géné­rale », rappelle Laurence Cossé.
Huit cent cinquante pages qualifiées de « chef-d’œuvre absolu » par Joseph Kessel et saluées d’un « Quel morceau ! Quel monstre ! » par François Nourissier. Mais il faut attendre « l’année suivante pour que les libraires ouvrent ce gros pavé et que ne commence un bouche-à-oreille enthousiaste qui n’a pas cessé depuis, pulvérisant les records de vente de la collection “Blanche” de Gallimard ».
Entre-temps, Belle du Seigneur, récompensé à l’automne 1968 par le grand prix de l’Académie française, est qualifié de « lanterne magique » par Maurice Genevoix qui en salue le « souffle épique » et le « foisonnement ».
L’Académie française ? Raison de plus pour faire fuir la jeune génération soixante-huitarde avide de nouvelles voix et de nouveaux combats plutôt que d’un texte « d’imprégnation biblique, du ­Cantique des Cantiques et de l’Écclésiaste écrit sans esprit de système, ni théorie dans la tradition de Cervantès et Dostoïevski par un ­romancier de l’instinct, admirateur de Proust », analyse Philippe Zard.
C’était un livre dont « on se chuchotait le titre à l’oreille tel une ­sorte de talisman », renchérit Bruckner. « Je ne savais pas trop quoi en penser tant il était l’exact contraire de tout ce que l’on défendait depuis le début des années soixante-dix. Peu l’avaient lu jusqu’au bout, certains n’avaient fait que le feuilleter, impressionnés par son épaisseur. Les jeunes gens et les jeunes filles romantiques se disaient qu’ils y trouveraient la bible qui les conduirait vers le pays de la félicité, de l’absolu, de l’exigence amou­reuse. En réalité, Belle du Seigneur est un univers étouffant. Une condamnation absolue de la passion, tragique désaccordé ne pouvant conduire qu’au malheur des amants. C’est l’anti Amour fou de Breton, l’opposition entre Éros et Agapé. L’idéal qui conduit les amants est tellement élevé que personne ne peut être à la hauteur de cet amour-là. C’est un livre chaste dans une époque de l’érotisation la plus crue. Peut-être faut-il y voir une des raisons de son succès. »
Né en 1895 à Corfou dans une famille juive poussée à l’exil en 1900, Albert Cohen fut le compagnon de classe et l’ami de Marcel Pagnol à Marseille avant de s’installer à ­Genève pour étudier le droit. Naturalisé suisse, fonctionnaire au Bureau international du travail (BIT) puis diplomate, il est conseiller de l’Agence juive pour la Palestine à Londres durant la guerre, à l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR) en 1947. Quand il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture, il a cinquante-six ans.
C’est un romancier « à éclipses » qui publie peu et épisodiquement entre de longues périodes de si­lence. Un romancier qui écrit par amour pour les femmes de sa vie - Yvonne Imer pour Solal (1930), Marianne Goss pour Mangeclous (1937) et Belle du Seigneur -, auxquelles il dicte ses textes dans des états de transe amoureuse, les envolées poétiques des longs monologues directement inspirés de la modernité de Joyce et Valery Larbaud. « Dans le monde désenchanté de la littérature d’avant-guerre, le lyrisme un peu incantatoire de Cohen avait toute sa place », confie Philippe Vilain qui avoue avoir « traîné la jambe » dans les années quatre-vingt-dix pour lire Belle du Seigneur, au programme de ses études de lettres à la Sorbonne, n’en avoir aimé d’emblée « ni la grandiloquence, ni l’emphase », avant de réviser son appréciation. « On a tendance à le juger selon les critères de la littérature contemporaine, qui tend à ne plus faire de l’écriture et du style le véritable enjeu. » Surtout, Vilain, qui, de L’Étreinte à La Fille à la voiture rouge en passant par La Femme infidèle, explore les errements de l’amour, ne pouvait être que « touché par le traitement d’un sujet aussi universel que celui de la passion jusqu’à l’ennui ». Au point de songer à faire de l’une des formules d’Albert Cohen, « le mari ne peut pas être poétique », l’épigraphe d’un de ses prochains romans comme si d’une seule phrase, son aîné avait réussi à nommer mieux que tout autre « la défaite de l’amour ».
Satire de « la galanterie, de l’exhibition et des organes car les amants ne se regardent jamais nus », ironisait Pascal Bruckner, Belle du Seigneur l’est également « de la petite bourgeoisie, de leurs napperons et rêves de grandeur », pointe Colombe Schneck. Prix ­Pagnol 2018 pour Les Guerres de mon père, elle se souvient d’avoir dé­voré Belle du Seigneur d’une traite l’été de ses dix-huit ans et n’avoir vibré que pour la beauté téné­breuse de Solal, dont Albert Cohen rêvait de le voir incarné à l’écran par Bernard-Henri Lévy avec ­Catherine Deneuve dans le rôle d’Ariane.
Mais Belle du Seigneur est aussi, et peut-être avant tout, un « grand roman européen », conclut Philippe Zard. Le texte fondamental qui montre du doigt le fiasco de la SDN, « cette Europe qui a prétendu mettre la guerre hors la loi et s’est avérée impuissante à éviter le pire ». Il est surtout le dernier volet d’une saga juive. « Dans ma famille, Belle du Seigneur était une évidence, raconte Boris Razon. ­Albert Cohen était un Juif oriental comme nous. Ma grand-mère vivait près de chez lui à Genève, elle est enterrée dans le même cimetière. Son roman raconte notre histoire, la rencontre vibrante et désespérée des Juifs de l’Europe ottomane avec la Suisse protestante, notre rapport complexe et joyeux au monde. » Car tout n’est pas sinistre dans Belle du Seigneur. Après avoir été ému à vingt ans en 1995 par l’histoire de Solal et d’Ariane, c’est surtout l’aspect comique et grinçant du personnage d’Adrien Deume (2), mari trompé et petit fonction­naire, que l’auteur d’Écoute retient. « Le récit de sa veulerie, sa façon de classer les dossiers par le vide en les évacuant. Souvent, je suis tenté de faire comme lui. Je me raisonne en me disant, allons Boris ne fais pas ton Adrien Deume ! »
(1) Portrait de l’écrivain paru dans Le Monde, le 6 janvier 1980.(2) Le 21 octobre dernier, à 15 heures, Charles Dantzig a consacré un « Personnages en personne », son émission sur France Culture, à Adrien Deume.

La tétralogie enfin regroupée


EN ÉCRIVANT Solal (1930), Albert Cohen « n’avait vraisemblablement pas encore en tête l’idée d’un cycle, explique Philippe Zard, qui dirige le passionnant appareil critique qui accompagne la publication de Solal et les Solal. Mais, en ressuscitant son héros dans les dernières pages, il ouvrait la possibilité d’une suite. » Idem pour Mangeclous (1938), qui n’est qu’une petite partie du « roman total » envisagé par l’écrivain à l’époque. Des milliers et des milliers de pages dictées en un temps record entre 1935 et 1938 (...) à sa secrétaire Anne-Marie Boissonas, dont le carnet de notes découvert quatre ans après la publication de la « Pléiade » et publié dans ce « Quarto » est un témoignage exceptionnel.
En effet, il existe peu de documents ou de déclarations d’Albert Cohen à propos de la genèse de son travail. L’écrivain ayant préféré « emporter ses secrets dans sa tombe », se désole Philippe Zard, et les souvenirs de Bella, sa dernière épouse, regroupés dans Autour d’Albert Cohen, sont somme toute approximatifs.
Ce que l’on sait, c’est que, dans les dernières lignes de Mangeclous, Solal « était caché derrière un rideau et qu’il aura fallu trente ans pour qu’il en sorte et fasse sa déclaration à Ariane. Le plus long suspense de l’histoire littéraire », s’amuse Zard.
Regrouper pour la première fois, la tétralogie Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968) et Les Valeureux (1969) permet donc de découvrir en totalité cet incroyable cycle romanesque, de suivre les aventures de Solal depuis sa majorité religieuse (13 ans en 1911) jusqu’à sa mort (1937). Mais aussi de se rendre compte du morcellement, des errements et du contexte politique et religieux de la rédaction de cette œuvre protéiforme jamais explicitée par son auteur. Une œuvre laissée en souffrance durant de longues années, notamment durant la période de l’occupation allemande, quand ­Albert Cohen dut embarquer pour Londres en juin 1940 en abandonnant son manuscrit derrière lui, rue du Cherche-Midi.



Mise à jour le Samedi, 24 Novembre 2018 13:59
 

Solal et les Solal : une nouvelle édition critique en Quarto

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Solal et les Solal

Édition de Philippe Zard

Collection Quarto, Gallimard
Parution : 25-10-2018
Peu de lecteurs de Belle du Seigneur, en 1968, savaient que ce roman était le dénouement d’un cycle inauguré en 1930 avec un premier chef-d’œuvre, Solal, prolongé par Mangeclous en 1938 et achevé en 1969 avec la publication, à contretemps, des Valeureux… Quarante ans d’aléas éditoriaux avaient fait perdre de vue la continuité chronologique du récit et, plus encore, son unité d’inspiration. Rassemblant pour la première fois en un volume cette tétralogie avec le titre que son auteur aurait voulu lui donner, Solal et les Solal, cette édition Quarto invite à relire d’un œil neuf une œuvre d’exception, à mieux en mesurer le rythme, à savourer l’équilibre entre les volets dramatiques (le scénario obsédant de l’ascension et de la chute du héros) et comiques (l’univers burlesque de Mangeclous et des siens), la fantaisie baroque et la veine satirique, le souffle épique et la tentation lyrique. À travers la vie aventureuse de «Solal des Solal», enfant prodigue du ghetto à la poursuite d’un rêve d’Europe, se déploie une ample méditation sur le destin juif, la culture occidentale, l’amour et la condition humaine, servie par une prose généreuse et inventive qui ne se refuse aucune audace. 

L’édition de Philippe Zard offre un important appareil critique qui reconstitue le contexte culturel de l’œuvre, et élucide, dans de riches notes, les références littéraires, bibliques, artistiques et religieuses, les allusions à des événements ou des personnages historiques, les mots rares et les régionalismes. Les présentations des romans mettent en lumière la teneur politique et philosophique de l’œuvre, ainsi que les tensions et les contradictions qui la nourrissent : «Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine» («Solal et les Solal: le roman introuvable»).
1664 pages, ill., sous couverture illustrée, 140 x 205 mm 

Genre : Romans et récits Catégorie > Sous-catégorie : Littérature française > Romans et récits 
Époque : XXe siècle
ISBN : 9782072740091 - Gencode : 9782072740091 - Code distributeur : G00922


Solal et les Solal : Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du Seigneur, édition présentée et annotée par Philippe Zard, Quarto, Gallimard, 2018, 1664 p. Cette édition inclut les quatre romans d'Albert Cohen, un dossier illustré ("Albert Cohen. Vie et Oeuvre" établi par Emmanuelle Garcia et Anne-Carine Jacoby) ainsi que deux textes en annexe : Combat de l'homme d'Albert Cohen (première réédition depuis 1942) et le témoignage d'Anne-Marie Boissonnas-Tillier : "A propos de la première version de Belle du Seigneur" (édité pour la première fois en 1992 par les Cahiers Albert Cohen). Le volume comprend une introduction générale : "Solal et les Solal : le roman introuvable" (p. 11-23), une présentation de Solal (p. 69-79); de Mangeclous (p. 339-349), des Valeureux (p. 657-665), de Belle du Seigneur (p. 873-885) et de Combat de l'homme (p. 1617-1620). Les textes sont accompagnés d'environ 1200 notes de bas de page.

Mise à jour le Samedi, 24 Novembre 2018 14:00
 

Solal, pervers narcissique ?

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Solal est-il le plus grand pervers narcissique de la littérature ?

Par Anaëlle Touboul , membre de l’unité théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (Thalim). Enseignante au lycée Gutenberg de Créteil 6 septembre 2018 à 19:36

Spécialiste de la folie dans le roman du XXe siècle, Anaëlle Touboul propose une déconstruction du cliché psychopathologique à travers le héros de «Belle du Seigneur» d’Albert Cohen, sorti il y a cinquante ans.

  • Solal est-il le plus grand pervers narcissique de la littérature ?

Pavé jeté en mai 1968 par un romancier genevois vieillissant dans la mare du monde littéraire parisien alors agité par les expérimentations révolutionnaires du «Nouveau Roman», Belle du Seigneur est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands romans français du XXe siècle sur la passion amoureuse et ses (dés)illusions. A une époque où la notion de personnage paraissait frappée de péremption, Albert Cohen, lecteur et admirateur de Freud comme de Dostoïevski, nous plonge avec son chef-d’œuvre dans l’intériorité de personnages hantés par la contradiction et le conflit psychique. Souvent porté aux nues, Solal, son héros emblématique, a récemment été cloué au pilori par des lecteurs - critiques, écrivains ou anonymes - peu sensibles au charme du personnage : «Solal n’est pas un prince charmant, seulement un pervers narcissique (1).» Glenio Bonder, dans l’adaptation cinématographique du roman qu’il commet en 2012, contribue malgré lui à cette curée, en ne nous montrant en Solal «qu’un mâle machiste, obsessionnel, violent, jaloux, soit le portrait du pervers narcissique dans un article de Psychologies Magazine», selon une critique assassine.

Catégorie à la mode passée dans le langage courant, mais absente des classifications psychiatriques et objet de controverses, la perversion narcissique est pour la première fois formalisée par le psychanalyste Paul-Claude Racamier à la fin des années 80. La séduction, la (dis)simulation, la manipulation et l’influence psychologiquement destructrice sur l’entourage sont les principaux traits communs aux différents tableaux cliniques proposés depuis lors. Pourquoi le héros de papier d’Albert Cohen en est-il venu à incarner aux yeux de certains cette figure négativement connotée, plus culturelle que scientifique ? Et en quoi, surtout, cette assimilation relève-t-elle au mieux d’une méconnaissance, au pire d’une profonde incompréhension du personnage et de l’œuvre ?

Le cas Solal

Solal est-il narcissique ? Assurément. Ariane, «s a sœur folle, aussitôt aimée, aussitôt s on aimée par ce baiser à elle-même donné (2)», n’est toutefois pas en reste, et la passion amoureuse dans Belle du Seigneur se noue et se joue sous les auspices de Narcisse. Ce narcissisme est-il perverti, au sens où il se nourrit aux dépens de celui d’autrui ? La réponse est plus complexe. Dès la scène initiale, Ariane ne s’étant pas montrée à la hauteur de ses irréalistes attentes, Solal la déclare coupable à punir et se transforme en tourmenteur, associant insultes dégradantes et humiliation physique. La sentence de Natalia Vodianova - Ariane dans le film - est alors sans appel : le verre rageur lancé au visage est accompagné d’un «pervers !» outragé.

La scène précipitant la lente descente aux enfers des amants après la parenthèse enchantée des amours triomphantes lui donne en apparence raison. La jalousie pathologique de Solal face à l’aveu par Ariane d’un précédent adultérin le transforme en «terroriseur inexorable (2)» d’une héroïne martyrisée, soumise à une torture verbale et morale raffinée. A mesure que l’egodu héros s’enfle d’une toute-puissance quasi psychotique, la jeune femme est réduite à l’animalité, puis à néant par une logorrhée qui la condamne au silence ou à n’être qu’une marionnette ventriloque.

Le comportement imprévisible et changeant de Solal se double d’un système plus retors, où le séducteur, multipliant les injonctions contradictoires, piège Ariane dans les rets d’une impossible rédemption. Amant intrusif qui pénètre l’intimité de l’aimée jusqu’à son inconscient, Solal se fait juge implacable et tyran psychologique. Le «mépris d’avance (2)» pour la gent féminine ne cède jamais vraiment le pas devant l’idéalisation amoureuse, et le dévouement d’Ariane est sans cesse dénigré par le héros soupçonnant d’hypocrisie l’inconscient de sa belle.

Ce mécanisme du double blind ou «double contrainte» a été théorisé par le psychanalyste américain Harold Searles dans son ouvrage l’Effort pour rendre l’autre fou (3). Si le pervers narcissique rend l’autre fou, c’est pour ne pas devenir fou lui-même. Le sadisme de Solal répond à cette logique puisqu’il apparaît comme l’extériorisation d’un masochisme interne. Le «juif pas juif» qui vomit les adorateurs de la force mais crève de ne pas en être reproduit les injonctions contradictoires intériorisées qui le minent, en projetant sur la femme aimée sa propre part animale afin de s’en dédouaner. Selon Racamier, la perversion narcissique «se définit essentiellement comme une façon organisée de se défendre de toute douleur et contradiction internes et de les expulser pour les faire couver ailleurs, tout en se survalorisant, tout cela aux dépens d’autrui».

Solal, victime de Solal

Néanmoins, l’inscription de ce clivage dans une perspective éthique éloigne Solal du cliché. A travers les manèges de la séduction qu’il dénonce tout en les mettant en œuvre lors de la soirée au Ritz qui scelle la passion du couple, le héros d’Albert Cohen semble lui-même dresser le portrait du pervers narcissique tel qu’il apparaît dans la presse féminine. Sa perversité ne serait finalement que le reflet d’une société pervertie par le règne de la force. Pervers narcissique malgré lui, il jouerait au pervers comme il joue au personnage important, afin d’en être. Par un autre tour de folie, c’est finalement la dénonciation obsessionnelle d’une babouine humanité qui mène Solal à enfermer Ariane avec lui dans un système soumis au régime absolu de la Loi. Chez le personnage «clair et obscur (4)» d’Albert Cohen, on perçoit l’écart entre ses idéaux érigés en dogmes et ses paroles ou son comportement. Malgré l’artifice de la voix off, c’est précisément cette dimension éthique qui est évacuée de l’adaptation cinématographique. Détachés de l’organisation psychique et éthique qui les produit, les diatribes et les coups d’éclats de Solal ne peuvent alors apparaître que comme les lubies d’un sadique misogyne.

Ce que gomme également le passage à l’écran, et le jeu monolithique de Jonathan Rhys-Meyers, c’est la ligne de faille qui éloigne définitivement Solal du continent de la perversion narcissique et de l’image du prédateur dépourvu d’affects qui lui est associée. La soif inextinguible d’universel amour de celui qui se meurt d’être «dépourvu de semblables» nous mène à conclure avec Ariane : «Lui, c’est un méchant qui est bon, les autres, c’est des bons qui sont méchants (2).»Exposant la souffrance psychique d’un Solal dont la puissance autodestructrice finit toujours par se retourner contre lui-même, Albert Cohen fait triompher l’émotion chez un lecteur qui est invité à voir dans ce héros excessif, déchiré, et versatile non un personnage inhumain - au sens éthique ou archétypique du terme -, mais au contraire un frère proprement, profondément humain.

(1) https://bdaessec.com/breves-mensuelles/fevrier/belle-du-seigneur-albert-cohen-le-vertige-amoureux/

(2) Albert Cohen, Belle du Seigneur, 1968, Paris, Gallimard.

(3) Gallimard, 1977. Le mécanisme de la double contrainte consiste à entraver autrui et à le placer dans un état de dépendance absolue par la formulation d’injonctions (explicite et implicite) contradictoires, qui favorisent chez lui le conflit affectif.

(4) Hubert Nyssen, Lecture d’Albert Cohen, 1981, Actes Sud, 1987, p. 33.

Anaëlle Touboul est l’auteure d’une thèse intitulée "Histoires de fous : approche de la folie dans le roman français du XXe siècle."


SOURCE : Libération 

Mise à jour le Lundi, 17 Septembre 2018 17:33
 

Belle du Seigneur : les 50 ans d'une oeuvre culte

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« Belle du Seigneur », les 50 ans d'une oeuvre culte

Adrien Gombeaud / Journaliste | Le 20/04 à 06:00, mis à jour à 09:51

« Belle du Seigneur », les 50 ans d'une oeuvre culte ©Olivia Frémineau pour Les Echos week-end

En mai 1968, tandis que les étudiants du Quartier latin brandissaient le Petit Livre rouge, Albert Cohen publiait l'immense « Belle du Seigneur », des pages mythiques tenues pour géniales ou mortellement ennuyeuses, un chef-d'oeuvre encensé ou tombant des mains. Anachronique ou intemporel, cet hymne à la passion fête ses cinquante ans. Retour sur un destin surprenant.

Par un jour de 1967, Albert Cohen descend la rue Sébastien-Bottin. Dans sa sacoche, il transporte un énorme manuscrit. Au numéro 5, il pousse la porte de la maison Gallimard. Dans les couloirs, on a un peu oublié la fine moustache de l'auteur suisse septuagénaire. Avant-guerre, Solal (1930) et Mangeclous (1938) lui ont valu quelques succès ; puis rien jusqu'en 1954 avec Le Livre de ma mère, un récit autobiographique. Son nouveau roman s'intitule Belle du Seigneur, Gaston Gallimard l'attend depuis trente ans. Littéralement et littérairement, Albert Cohen est un revenant.

La longue aventure éditoriale de cette cathédrale est presque aussi rocambolesque que la courte mais folle histoire d'amour de ses héros, Ariane et Solal. Elle s'étend de la Troisième République aux Sixties, de la Grande Dépression aux Trente Glorieuses. Parce qu'en mai, ce roman phénoménal et adoré fêtera son demi-siècle, une improbable équation temporelle s'impose : Belle du Seigneur est contemporain de 2001, l'Odyssée de l'Espace de Stanley Kubrick ou Jumping Jack Flash des Rolling Stones ! Cependant, il reste une capsule littéraire étonnante qui échappe à toute chronologie. Alain Schaffner, l'un des universitaires spécialistes d'Albert Cohen qui prépare un colloque autour des cinquante ans de l'ouvrage, le constate : « Ce roman des années 30 remanié dans l'après-guerre est un aérolithe » (1).

Albert Cohen a lui-même l'apparence d'une éclipse qui flamboie quelque part, puis plonge dans la nuit pendant des décennies pour rejaillir ailleurs. Né sur l'île grecque de Corfou en 1895, il débarque à Marseille à l'âge de cinq ans. En 1914, il gagne Genève, entame des études de médecine puis s'inscrit en faculté de lettres. On le retrouve à Alexandrie, à Paris et de nouveau à Genève, où il occupe à partir de 1926 un poste au Bureau international du Travail. Entre-temps, il publie un recueil de poèmes, Paroles juives, et se lance dans Solal, son premier roman. Cohen y relate l'extravagant destin d'un beau gosse de Céphalonie qui séduit l'épouse du consul de France, rejoint Paris, épouse la fille du Premier ministre et devient ministre du Travail. Solal paraît en 1930. « La mode est alors aux grands cycles romanesques, poursuit Alain Schaffner. Albert Cohen naît une dizaine d'années après Roger Martin du Gard, l'auteur des 'Thibault', après Georges Duhamel qui a publié 'Vie et aventures de Salavin' (et se lancera à partir de 1933 dans sa 'Chronique des Pasquier'), après Jules Romains, auteur des 'Hommes de bonne volonté'... Il est probable qu'il ait en tête ce modèle et envisage pour Solal un destin littéraire similaire. »

UN ROMAN RESCAPÉ

Albert Cohen, le 8 novembre 1968 ©UNIVERSAL PHOTO/SIPA

En 1935, de retour à Paris, l'auteur maçonne les fondations de son édifice dans un petit appartement de la rue du Cherche-Midi. Provisoirement intitulé Solal et les Solal, il doit raconter la vie de son héros à travers ses rencontres féminines. Dès 1937, Cohen a empilé près de 3 000 pages qui constituent l'ébauche de Belle du Seigneur. Cependant, Gaston Gallimard, qui verse à son auteur une petite rente, attend toujours son roman. Sous la contrainte, l'écrivain détache quelques chapitres de son chantier. Roman quasiment improvisé, évocation tendre et moqueuse de miséreux grandioses, Mangeclous est imprimé le 27 juillet 1938. Dès le projet originel, l'épopée comique des Valeureux, juifs de Céphalonie truculents, accompagne celle du beau Solal. « Voilà pourquoi la fin de 'Mangeclous' correspond exactement au début de 'Belle du Seigneur', souligne Alain Schaffner. L'épilogue est conçu comme celui d'une série télé qui, avant son générique de fin, annonce la saison suivante... Sauf que dans le cas d'Albert Cohen, elle ne sera diffusée que trente ans plus tard ! »

Le manuscrit que Cohen propose à Gallimard en 1967 est un rescapé. Au printemps 1940, le romancier s'exilait à Londres tandis que les troupes allemandes marchaient vers la frontière. Derrière lui, dans un coffre de la rue du Cherche-Midi, il laissait en plan la suite des aventures de Solal. Dès le 23 juin, Hitler traverse Paris au petit matin et le drapeau nazi se hisse sur la capitale occupée. Depuis Londres, Albert Cohen s'active pour protéger son manuscrit : le texte passera la guerre rue de Grenelle, dans une cave de la Légation suisse. En 1945, Paris est libéré et Solal sauvé. Lorsque Cohen retrouve la France en 1947, aucune page n'est perdue. Il part ensuite pour Genève, prendre ses fonctions à l'Organisation internationale pour les réfugiés. Il faudra encore vingt ans, scandés de tourments familiaux et d'ennuis de santé, pour que le manuscrit atteigne enfin la rue Sébastien-Bottin. Deux décennies au cours desquelles Cohen n'a sans doute pas cessé de manucurer son texte, de fignoler chaque paragraphe, partagé entre l'ambition de réaliser un « livre total » et l'angoisse de ne jamais le terminer.

Une manifestante malmenée par un CRS, le 6 mai 1968, sur le boulevard Saint-Germain à Paris ©PARIS-JOUR/SIPA

UN PAVÉ DANS LA VITRINE

En 1967, Albert Cohen désormais a 72 ans. Face à lui, Gaston Gallimard en a 86. Entre les deux hommes se dresse une montagne de 1 000 pages... que l'éditeur juge impubliable. De nouveau, comme trente ans plus tôt, l'écrivain se voit obligé d'amputer son texte de divers chapitres mettant en scène la famille du grandiloquent Mangeclous. Deux ans plus tard, ces passages sacrifiés deviendront Les Valeureux, son ultime roman, dont l'action se déroule... avant celle de Belle du Seigneur.

Dans la dernière version, adoubée par Gallimard, Belle du Seigneurraconte comment Solal séduit Ariane, une sublime femme au foyer genevoise qui s'ennuie avec un riche mari falot. Au milieu des années 1930, accrochés l'un à l'autre, ils vont vivre une passion carnassière. Cependant, ivres d'un amour idéal et mortifère, Ariane et Solal se consument tandis que les bruits de bottes montent en Europe. « Alors commençaient leurs heures hautes, comme elle disait. Grave, il lui baisait la main, sachant combien leur vie était fausse et ridicule. » Soirées de diplomates, tailleurs pour dames, palaces, escapades sur la Côte, déclarations enflammées... À l'heure de la libération sexuelle et tandis que la rue réclame le droit de « jouir sans entraves », l'univers de Cohen a fondu depuis longtemps. La carte du monde s'est scindée en deux, les empires coloniaux se sont effondrés, les jupes ont raccourci, les Beatles ont chanté Lucy in the sky with diamonds, l'homme a placé des satellites en orbite... Dans ce contexte, comme son livre, Albert Cohen paraît hors du temps. Il ne fréquente pas les cercles littéraires, ne lit pas ses contemporains et s'intéresse à peine à l'actualité. Il s'engage pour le sionisme... sans même se rendre en Israël. Pourtant, son roman lancé à contre-courant des idées et théories du moment devient rapidement un triomphe éditorial, l'une des meilleures ventes de la collection Blanche. Livre d'un vieil homme édité par un vieillard, Belle du Seigneur est peut-être pour le grand public le pavé le plus surprenant envoyé dans la vitrine de mai 1968. Soudain se percutent deux temporalités, l'oeuvre de toute une vie rencontre quelques semaines de la grande histoire du xxe siècle.

LE FRANÇAIS REDEVIENT UNE FÊTE

Genève, dans les années 30. C'est ici que les deux héros d'Albert Cohen vont vivre leur passion sublime et mortifère ©ullstein bild/akg-images

« Ses préoccupations ne sont pas celles de ses contemporains des années 1960, analyse Alain Schaffner, mais Cohen réhabilite l'extravagance et le romanesque. En ce temps-là, la critique et le monde intellectuel admirent Nathalie Sarraute ou Alain Robbe-Grillet, mais combien de lecteurs vibrent vraiment pour le 'nouveau roman' ? » Et avec Cohen, le français redevient une fête où les mots filent en folles phrases serpentines : « ... Ariane, la vive, la tournoyante, l'ensoleillée, la géniale aux télégrammes de cent mots d'amour, tant de télégrammes pour que l'aimé en voyage sût dans une heure, sût vite combien l'aimante aimée l'aimait sans cesse... »En lui remettant le grand prix de l'Académie française, Maurice Genevoix insiste sur le « souffle épique » de l'oeuvre et sur son « foisonnement ». Il revendique le droit du roman à être « une lanterne magique » avant de citer Jacques de Lacretelle, président de la commission du roman : « L'Académie a voulu montrer que l'imagination reste la qualité majeure d'un romancier. On l'a un peu trop oublié à notre époque. »

Belle du Seigneur refuse pourtant l'étiquette du roman gaulliste à raie sur le côté face aux mèches rebelles de la littérature soixante-huitarde. Le regard acéré de Cohen est bien trop malicieux pour cela. Son livre ne condamne ni l'adultère, ni la bisexualité d'Ariane. Il projette des images audacieuses et déroule des paragraphes presque expérimentaux, dont un célèbre passage privé de ponctuation. Cohen l'anachronique paraît même parfois en avance sur son temps. Sa caricature des hauts fonctionnaires, dont on ignore la fonction, reste pertinente à l'heure de l'Union européenne. Aucun roman n'a mieux décrit les journées creuses passées à empiler des dossiers inutiles : « Non sans émotion, il introduisit le premier crayon dans l'orifice, tourna délicatement la manivelle, en aima le roulement huilé, retira l'opéré. Parfaite, cette pointe. Une bonne petite travailleuse cette Brunswick, on ferait bon ménage ensemble. - Je t'adore, lui dit-il. Et maintenant au suivant de ces messieurs ! annonça-t-il en s'emparant d'un autre crayon. » Ainsi s'occupe la Société des Nations... pendant que défilent en Allemagne les troupes nazies. Quant à la satire du narcissisme, les personnages de Belle du Seigneur fascinés par leur apparence préfigurent l'ère des selfies : « La plus belle femme du monde, déclara-t-elle, et elle s'approcha de la glace, s'y décerna une tendre moue, s'y considéra longuement, la bouche entrouverte, ce qui lui donna un air étonné et même légèrement imbécile. »

Albert Cohen meurt le 17 octobre 1981 à Genève. Sur le tard, il est devenu un classique de la littérature moderne doublé d'une figure populaire, notamment grâce à un numéro spécial de l'émission de Bernard Pivot « Apostrophes » en 1977 et à une « Radioscopie » de Jacques Chancel diffusée en 1980. Edité par La Pléiade en 1986, Belle du Seigneur ne sortira en Folio qu'en 1998. Volontairement, Cohen a effacé toute trace de son travail. À la postérité, il lègue une oeuvre sans notes ni brouillons. De rares auteurs comme Muriel Cerf ou Paule Constant revendiqueront son influence. Plus récemment, on peut considérer L'Amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder comme un condensé de Belle du Seigneur (la relation d'Ariane et Solal dure, elle aussi, précisément trois ans). S'il reste plus admiré qu'imité, le prestige et le succès de ce roman n'ont jamais faibli au fil des décennies. Belle du Seigneur fait partie de ces livres amis qui accompagnent le lecteur tout au long de son existence. Un de ces ouvrages qui, par son importance et son poids, le défie aussi. « Alors ça y est, vous vous lancez ? », dit la libraire lorsqu'on le porte à la caisse. Dans les dîners, similaires à ceux du roman, on annonce qu'on le lit, qu'on vient de le lire, ou mieux, qu'on le « relit ». On trouvera toujours, entre deux petits fours, un membre de la confrérie des lecteurs de Belle du Seigneur pour citer un passage, évoquer les « babouineries » des hommes ou le « grondement préliminaire et terrifiant de la chasse d'eau, tumulte funeste » qui emporte avec lui l'image idéale de l'être adoré.

Après la publication de 'Belle du Seigneur', Catherine Deneuve écrit une longue lettre à Albert Cohen. La star de 'Belle de jour' manifestait son désir d'incarner Ariane à l'écran ©WENN/SIPA

SOLAL BIENTÔT RESSUSCITÉ

Il y a aussi ceux qui l'ont lu jeunes. Trop jeunes peut-être. Avant même d'avoir aimé, ceux-là ont tout appris de l'érosion des sentiments, de l'ennui qui s'installe dans le couple lorsque « devenus protocole et politesses rituelles, les mots d'amour glissaient sur la toile cirée de l'habitude ». Et pourtant, malgré eux, Ariane et Solal ont rejoint Tristan et Iseult au panthéon des grands héros de la littérature amoureuse. Belle du Seigneur serait même un cadeau de mariage ou de Saint-Valentin très prisé. Curieuse destinée pour un roman somme toute amer, que son auteur définissait comme un « pamphlet contre la passion » et dans lequel Denis de Rougemont lisait un portrait de « l'amour réciproque malheureux ».

Au-delà de son aura, Belle du Seigneur reste un compromis entre l'ambition littéraire de Cohen et les impératifs commerciaux de Gallimard. Le Solal et les Solal dont l'auteur a rêvé n'a jamais vu le jour. Ce projet inachevé se laisse deviner dans l'étrange structure « en entonnoir » de Belle du Seigneur. Le texte s'ouvre comme un foisonnant roman choral pour se refermer brutalement sur la destinée des amants. Maître de conférences à l'université de Nanterre, Philippe Zard travaille actuellement à une édition des oeuvres romanesques complètes d'Albert Cohen au sein de la collection Quarto. Pour la première fois, la tétralogie sera proposée en un seul volume. Il respectera l'ordre chronologique de l'aventure de Solal et des Valeureux, dont Belle du Seigneur représente la magistrale conclusion. « Cette nouvelle édition comportera forcément des redites, prévient Philippe Zard. On retrouve par exemple dans 'Les Valeureux' des passages entiers de 'Mangeclous'. »En séparant Belle du Seigneur des OEuvres, l'édition de La Pléiade avait entériné une frontière artificielle entre l'imaginaire comique de Mangeclous et des Valeureux, et celui plus sombre de Solal et Belle du Seigneur« En reprenant sa place dans la tétralogie, 'Belle du Seigneur' retrouve son unité organique, poursuit le professeur. On s'aperçoit que l'aspect burlesque que l'on avait tendance à faire passer au second plan y joue à parts égales avec l'intrigue amoureuse. »

Surtout, de nouveaux enjeux jaillissent : « Je ne néglige pas la dimension psychologique mais il m'importe de redonner à l'oeuvre son arrière-plan politique et religieux », conclut Philippe Zard. Belle du Seigneur serait autant l'histoire d'un couple que celle d'un héros déchiré entre ses aventures sentimentales, son destin politique et son attachement à la tribu de ses origines. Le volume devrait sortir à l'automne. Cinquante et un ans après le retour d'Albert Cohen rue Sébastien-Bottin, plus de quatre-vingts ans après les premières esquisses de sa fresque, ce nouveau livre pourrait enfin s'intituler... Solal et les Solal.



LES PRIX LITTÉRAIRES DE 1968


Quand Belle du Seigneur reçoit le Grand Prix du roman de l'Académie française, le Goncourt récompense Les Fruits de l'hiver de Bernard Clavel. Elie Wiesel reçoit le prix Médicis pour Le Mendiant de Jérusalem et Yambo Ouologuem le Renaudot pour Le Devoir de violence. L'Interallié est décerné à Christine de Rivoyre pour Le Petit Matin et le Femina à L'OEuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Les prix Roger-Nimier et Fénéon récompensent La Place de l'Etoile de Patrick Modiano. 




LE CINÉMA AU FIL DES ARIANE


Après la publication de Belle du Seigneur, Catherine Deneuve (ci-dessus) écrit une longue lettre à Albert Cohen. La star de Belle de jour manifestait son désir d'incarner Ariane à l'écran. Cohen n'y voyait pas d'inconvénient et songeait même à Bernard-Henri Levy dans le rôle de Solal. Brigitte Bardot s'est aussi, un temps, rêvée à l'écran dans les bras de Solal (sans forcément penser à ceux de BHL !). Les années passant, on imagina Ariane sous les traits de Ludivine Sagnier. Finalement, en 2012, Ariane avait au cinéma le visage de Natalia Vodianova (ci-dessous, avec Jonathan Rhys-Meyers dans le rôle de Solal).


(1) « 'Belle du Seigneur' d'Albert Cohen. Nouvelles approches. Colloque du cinquantenaire », les 25 et 26 mai organisé par l'Atelier Albert Cohen à l'université Sorbonne Nouvelle. Renseignements : http://thalim.cnrs.fr


SOURCE : https://www.lesechos.fr/week-end/culture/livres/0301581748194-belle-du-seigneur-retour-sur-le-destin-dune-oeuvre-culte-2170655.php#

 

Le Livre de ma mère au théâtre (Pitoiset, Timsit)

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Théâtre, Contemporain

Le Livre de ma mère

On aime beaucoup

(aucune note)

Le 9 février 2018
Théâtre de l'Atelier

Certaines soirées de théâtre sont uniques. Elles accueillent des mots essentiels qui dépassent le particulier pour toucher à l’universel. Le récit de deuil d’Albert Cohen n’est pas un récit de plus sur la mort de la mère. Il est LE récit, qui, sans jamais se perdre dans le pathos, s’ancre à l’endroit précis de l’irrémédiable de la perte. Et se tient là. En équilibre entre les souvenirs du passé et l’effroi très actuel du manque. Patrick Timsit voulait porter ce chagrin-là en scène. Il le fait en restant ce qu’il est : un homme souriant, aimable et sympathique. Il ne déborde pas, mais ne minimise pas non plus le poids de souffrance dont il est le passeur. Il avance avec justesse, ne trichant pas. On n’en est que plus désolé devant une mise en scène intempestive, qui se manifeste à coups de musiques inutiles et d'autres artifices superflus. Comme disent si bien les Anglais, « less is more » !

Patrick Timsit ouvre grand « Le Livre de ma mère »

Philippe Chevilley / Chef de Service | Le 22/12/2017 à 06:00, mis à jour à 16:35

image: https://www.lesechos.fr/medias/2017/12/22/2140748_patrick-timsit-ouvre-grand-le-livre-de-ma-mere-web-tete-0301060540259_1000x300.jpg

Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux.
Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux. © Pascal Victor/ArtComPress

Mis en scène par Dominique Pitoiset, le comédien interprète l'ode à toutes les mères d'Albert Cohen avec une intensité et une retenue qui bouleversent. Un spectacle rare au Théâtre de l'Atelier.

Il a les larmes yeux, Patrick Timsit, alors que le spectacle s'achève tout juste et que le public du Théâtre de l'Atelier lui fait un triomphe. Un peu plus que des larmes même... le regard lumineux de l'homme et de l'artiste qui sait qu'il a rempli sa mission : transmettre la puissance et la magie d'un chef-d'oeuvre humaniste, qui a mûri en lui pendant de nombreuses années, « Le Livre de ma mère » d'Albert Cohen (1954). Timsit, bouleversant, en distillant plus d'une heure durant l'émotion sans jamais verser dans le pathos, est soudain bouleversé. L'arroseur (de larmes) arrosé...

Il n'est pas évident pour un acteur - surtout quand il est davantage reconnu pour ses talents comiques - de s'attaquer à ce « chant de mort », ode à toutes les mères défuntes, qui lui sert de livre de chevet depuis trente ans. Le risque est grand de passer à côté, d'en faire trop ou, à l'inverse, d'en proposer une lecture plate et trop révérencieuse. Mais l'homme ému a attendu son heure. Et une rencontre : avec Dominique Pitoiset, metteur en scène précis et féru de grands textes modernes.

Pitoiset a su donner un cadre juste au comédien. Une grande table de travail, du style de celle qu'utilisait sans doute l'écrivain diplomate lorsqu'il oeuvrait à protéger les réfugiés au sortir de la guerre, occupe une bonne partie de la scène. Un écran, au-dessus, montre quelques fines vidéos, un patchwork de souvenirs et d'allégories poétiques portés par une bande-son délicate. Les déplacements sont économes, les gestes calculés. Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux. Exprimant sa douleur et sa tendresse d'une voix ferme et posée, il préfère les doux sourires aux rictus de colère...

MESSAGE UNIVERSEL

On entend tout, on ressent tout : le sentiment de perte, de vide (« ma mère est morte » répété à l'envi), la mémoire vive (et amusée) de l'affection maternelle débordante, la nostalgie des bons moments passés ensemble... Puis le message devient universel, s'adresse à toutes les mères et à tous les fils qui ne paient pas toujours leur amour en retour. Cohen-Timsit parle en filigrane de la cruauté du monde, de l'absurde méchanceté des hommes et de la mystérieuse absence de Dieu. Autant que par le propos, puissant, prenant, on est saisi par la magie de chaque phrase, de chaque mot. Le chant de mort devient musique céleste. Et Patrick Timsit tutoie les étoiles.


 

LE LIVRE DE MA MÈRE

 

d'Albert Cohen

 

Mise en scène de Dominique Pitoiset. Paris, Théâtre de l'Atelier (01 46 06 49 24). 19 h 00. Relâche du 7 au 22 janvier. Durée : 1 h 20


En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/week-end/culture/spectacles/0301055647281-patrick-timsit-ouvre-grand-le-livre-de-ma-mere-2140748.php#JWPoLoyieF3V7mcl.99





 
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