ATELIER ALBERT COHEN

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The News

Entretien avec Claudine Ruimi sur Le Livre de ma mère

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Albert Cohen et la sainte sentinelle

Par Ariane Singer | L'Arche | 22/05/2017 | 13h50

Avec le Livre de ma mère, publié en 1954, Albert Cohen a donné à la littérature un de ses chefs-d’œuvre. Paru onze ans après la mort de la mère de l’écrivain et diplomate, ce récit intime est un bouleversant hommage filial, un splendide chant d’amour universel. Que nous dit-il des rapports du romancier à sa propre génitrice? Comment, dans le reste de son œuvre, Albert Cohen aborde-t-il la figure largement fantasmée de la mère juive? Entretien avec Claudine Ruimi, docteur en littérature française, membre de l’Atelier Albert Cohen, associée à l’unité de recherche THALIM —Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité— de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.


L’Arche: le Livre de ma mère est l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la figure maternelle. Dans quel contexte Albert Cohen l’a-t-il écrit?

Claudine Ruimi: Il a d’abord fait paraître quatre textes intitulés « Chants de mort » entre juin 1943 et mai 1944 dans la revue La France libre. Ces textes, consacrés au décès de sa mère, vont ensuite devenir le Livre de ma mère. Le point de départ de celui-ci est une anecdote qu’il raconte : dans sa jeunesse, alors qu’il appréciait la compagnie de la bonne société, il s’était attardé chez des amis. Á quatre heures du matin, comme il ne s’était toujours pas manifesté, sa mère avait pris peur et avait appelé chez eux. Quand Il était rentré chez lui, il était fou de colère. Sa mère avait beau sangloter et demander pardon, il avait continué à lui faire des reproches. Il explique avoir eu besoin d’écrire ce livre pour demander pardon, pour n’avoir pas assez aimé sa mère.

Toutefois, quand il évoque à nouveau cette scène fondatrice pour s’en accuser, il glisse très vite du singulier au pluriel: « cruauté du fils » à « cruauté des fils ». Il impute plus loin son « indigne colère » au fait que « [l’accent étranger et les fautes de français de sa mère l’]’avaient gêné »: cette attitude n’est pas propre à Cohen, plusieurs écrivains tels qu’ Albert Memmi, l’ont éprouvée : l’accent constitue un obstacle à l’intégration.

Mais ce qui est terrible dans le personnage de la mère, c’est qu’elle accepte son sort. Parti du désir de se faire pardonner, ce livre aboutit à la construction d’une icône. Même s’il la dépeint parfois avec humour, il passe insensiblement du fils aux fils, de la mère aux mères, puis à la figure de Marie, mère du Christ. Le regard porté sur la mère est subtilement ambivalent.


Il y aussi ce remords de l’avoir maintenue dans une infériorité sociale…

Pas vraiment. Ce serait trop simple! Albert Cohen convoque des images très peu flatteuses pour évoquer sa mère: plusieurs fois il la traite de « bon chien », de « chien fidèle », de « chien aimant ». Ou encore de « pauvre sainte poire ». Ailleurs encore, il donne l’impression d’avoir donné à sa mère une raison de vivre: « Ma mère n’avait pas de MOI, mais elle avait un fils », écrit-il. Il souligne aussi la servitude volontaire dont fait preuve sa mère, et il s’en accommode, en la tournant même en dérision! Elle se lève à trois heures de matin pour lui préparer de la pâte d’amandes: quoi de plus naturel? Il s’en amuse. Á un autre moment, toujours en pleine nuit, il a besoin de parler. Il la réveille. Elle se lève et va discuter avec lui. Tous deux trouvent cela normal. Aucun des deux n’est gêné par la dimension asphyxiante de la relation qu’ils entretiennent.

Il y a aussi cette expression très intéressante, au début du livre : « O sainte sentinelle perdue à jamais ». Un vrai oxymore que cette association entre le lexique religieux et le langage militaire : la figure maternelle est nimbée de sainteté mais elle est aussi là pour monter la garde et sortir ses griffes si quelqu’un agit contre son fils. C’est une lionne, dit ce dernier.


Que sait-on des rapports qu’Albert Cohen entretenait avec sa mère, dans la réalité?

Peu de choses, car il a fait détruire par son épouse, après sa mort en 1981, tous ses papiers personnels. Un épisode m’a cependant toujours surprise : en 1940, Albert Cohen est responsable de l’Agence juive à Londres, où il va devoir s’installer avec sa femme, Marianne et Myriam. Ils doivent prendre le bateau le matin près de Bordeaux. Marianne s’aperçoit qu’elle a oublié sa petite chatte, et envoie le chauffeur la chercher. Mais personne n’est allé chercher la mère de Cohen, qui se trouvait à Marseille. Elle est morte en 1943 d’un arrêt cardiaque. Sans doute sous l’effet de la frayeur, alors que les Allemands avaient envahi la ville.

On en sait en revanche davantage sur le père de Cohen, même s’il parle très rarement de lui. Dans les Carnets 1978, il est présenté dans des termes très durs: en despote qui traitait sa femme en esclave. Albert Cohen s’y remémore une scène de son enfance où, mécontent d’une moussaka que sa femme lui avait préparée, son père avait tiré brutalement la nappe sur laquelle se trouvait le plat, le renversant par terre. Il décrit sa mère à quatre pattes en train de ramasser les débris. Son père était un homme très machiste, à la façon des hommes orientaux. Si Cohen n’a pas toujours été très patient avec sa mère, il avait une grande affection pour elle. Dans ces mêmes carnets, il dépeint à quel point sa mère se dévouait pour lui. Avant de partir, tôt le matin, rejoindre le commerce d’oeufs qu’elle tenait, elle lui laissait, à côté de son bol de café au lait, un petit mot ou une histoire, un détail qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’écrivain. Ainsi cette histoire d’hippopotame, qui figurera dans Belle du Seigneur.


« Vieille maman, éternelle fiancée », écrit l’auteur. Comment Albert Cohen joue-t-il de l’ambiguïté de ses rapports avec sa mère?

Il décline effectivement un vocabulaire amoureux. J’y ai vu quelque chose qui fait penser au Cantique des Cantiques. Dans Solal, Cohen souligne inversement l’ambiguïté du désir de la mère pour son fils, avec des expressions qui montrent que celui-ci dépasse le simple amour maternel.

Mais la mère, chez Albert Cohen, ce sont aussi les origines: en l’occurrence le poids de la judéité, dont il s’accommode très mal. Il l’assume, d’un côté, mais en même temps il est un parfait athée. Il lui est difficile d’endosser cette responsabilité que lui a transmise sa mère; en visite à Genève, celle-ci lui suggère notamment de respecter la casherout, ce qui indispose le fils devenu adulte. D’où la fascination-répulsion qu’il éprouve à son égard.


Comment s’exprime cette répulsion?

Par des descriptions caricaturales. Dans Solal, Rachel, la mère – qui apparaît furtivement – est décrite comme une « épaisse créature larvaire dont les yeux faux luisaient de peur ou de désir ». Rebecca, la femme de Mangeclous, est dépeinte comme une femme très grosse, de 140 kilos: les cheveux crépus et charbonneux, les yeux serviles. Il décrit souvent aussi Rebecca sur son pot de chambre, dans un rôle de Pythie ridicule, dissertant aussi bien de la beauté du purgatif que du cours de la bourse.

Dans un célèbre passage des Valeureux sur la moussaka, Rebecca est enfin décrite comme l’assistante de Mangeclous, faisant des efforts constants pour servir son maître.


Le livre de ma mère est une référence obligée dans la littérature contemporaine quand il s’agit d’évoquer la mère juive. Qu’est-ce qui lui confère cette stature?

Ce côté « Cantique des Cantiques » et religieux. Son lyrisme. C’est un livre très beau dans son écriture et très intéressant dans sa façon de convoquer une figure maternelle avec des expressions dignes des grands textes bibliques. Regardez cette phrase splendide au début du livre: « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». Cohen tend ici à l’universalité. Tous les lecteurs, juifs ou non-juifs, peuvent s’identifier à ce texte.

Il est intéressant de noter que la plupart des écrivains juifs, à commencer par Romain Gary, ont ce souffle lyrique quand ils parlent de leur mère. Gary comme Cohen souligne la dimension sacrificielle de mères qui n’ont pas rendu leurs fils heureux. Dans la Promesse de l’Aube, le narrateur découvre ainsi que sa mère se nourrit du pain trempé dans l’huile de la poêle qui a servi à cuire la viande pour son fils, tandis que celui-ci a droit à un bifteck. On aurait pu trouver la même chose chez Cohen. Il y a un côté déchirant, désespéré. Chez lui, ni l’amour sentimental ni l’amour maternel ne lui apportent le bonheur. Quand il écrit et qu’il ressuscite la figure maternelle, il semble qu’il soit paradoxalement plus heureux que lorsqu’il a subi le poids de sa présence et que l’a assailli le remords de ne pas avoir été plus présent auprès d’elle.


Qu’a de spécifiquement juif la figure de la mère chez Albert Cohen?

La cuisine. Plus particulièrement les boulettes qu’elle prépare chaque vendredi après-midi, pour Shabbat, dans le Livre de ma mère. Chaque semaine, après s’être apprêtée, elle attend son fils et son mari, « les deux flambeaux de sa vie », dans son « juif royaume »-sa cuisine-, à sa table.

La mère gave son fils: quand elle va à Genève lui rendre visite, c’est avec une valise pleine de denrées, des spécialités faites maison, qu’elle lui donne une à une, chaque jour, sous forme de surprises. Dans les Valeureux, cette nourriture est joyeuse, contrairement à Belle du Seigneur où les amoureux, Solal et Ariane ne mangent pas. Et quand ils le font, lors de longs repas à table, c’est qu’ils cessent d’être amoureux. Plusieurs critiques ont d’ailleurs vu les Valeureux comme une métaphore de la mère.


Vous montrez dans votre livre Albert Cohen, Une poétique de la Table (Presses Universitaires de Rennes) que la nourriture, incarnée par la mère, peut avoir quelque chose d’angoissant. Comment cela s’exprime-t-il?

Dans le Livre de ma mère, il y a ce passage si puissant sur la sortie du dimanche, quand tous les deux vont au bord de la mer, habillés comme des chanteurs d’opéra, et sortant leur casse-croûte: un déballage de splendeurs orientales. « Assis à cette table » répète-t-il à chaque début de phrase, de façon anaphorique, il est heureux mais s’imagine en même temps « s’enlever », « voler », sortir de là, en somme…

Á la première lecture, le livre est très pathétique mais cette vision n’est pas si simple. Car si la mère donne bien à manger, elle est aussi une espèce de monstre dévorant, qui se nourrit de son fils. C’est très effrayant.


En dehors du Livre de ma mère, quelle place occupe la figure maternelle dans l’oeuvre d’Albert Cohen?

Elle est tout à fait anecdotique. On l’a vu, elle apparaît de manière très fugace au début de Solal. Celui-ci a fait une fugue pour aller retrouver Adrienne. Contre l’avis de son mari, la mère charge son frère, Saltiel, de le retrouver, selon un plan bien déterminé. Une démarche étonnante étant donné la façon dont elle est décrite par ailleurs – bête, obtuse.

Dans Belle du Seigneur, la mère est incarnée par la nourrice d’Ariane, Mariette, qui bien que non juive, a, vis-à-vis de sa protégée, la même relation qu’une mère juive. Mais contrairement à la mère du narrateur dans Le Livre, Mariette se permet de dire tout haut ce qu’elle pense de sa fille d’adoption…


Source : L'Arche

 

Entretien avec Claudine Ruimi sur Le Livre de ma mère

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Albert Cohen et la sainte sentinelle

Par Ariane Singer | L'Arche | 22/05/2017 | 13h50

Avec le Livre de ma mère, publié en 1954, Albert Cohen a donné à la littérature un de ses chefs-d’œuvre. Paru onze ans après la mort de la mère de l’écrivain et diplomate, ce récit intime est un bouleversant hommage filial, un splendide chant d’amour universel. Que nous dit-il des rapports du romancier à sa propre génitrice? Comment, dans le reste de son œuvre, Albert Cohen aborde-t-il la figure largement fantasmée de la mère juive? Entretien avec Claudine Ruimi, docteur en littérature française, membre de l’Atelier Albert Cohen, associée à l’unité de recherche THALIM —Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité— de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.


L’Arche: le Livre de ma mère est l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la figure maternelle. Dans quel contexte Albert Cohen l’a-t-il écrit?

Claudine Ruimi: Il a d’abord fait paraître quatre textes intitulés « Chants de mort » entre juin 1943 et mai 1944 dans la revue La France libre. Ces textes, consacrés au décès de sa mère, vont ensuite devenir le Livre de ma mère. Le point de départ de celui-ci est une anecdote qu’il raconte : dans sa jeunesse, alors qu’il appréciait la compagnie de la bonne société, il s’était attardé chez des amis. Á quatre heures du matin, comme il ne s’était toujours pas manifesté, sa mère avait pris peur et avait appelé chez eux. Quand Il était rentré chez lui, il était fou de colère. Sa mère avait beau sangloter et demander pardon, il avait continué à lui faire des reproches. Il explique avoir eu besoin d’écrire ce livre pour demander pardon, pour n’avoir pas assez aimé sa mère.

Toutefois, quand il évoque à nouveau cette scène fondatrice pour s’en accuser, il glisse très vite du singulier au pluriel: « cruauté du fils » à « cruauté des fils ». Il impute plus loin son « indigne colère » au fait que « [l’accent étranger et les fautes de français de sa mère l’]’avaient gêné »: cette attitude n’est pas propre à Cohen, plusieurs écrivains tels qu’ Albert Memmi, l’ont éprouvée : l’accent constitue un obstacle à l’intégration.

Mais ce qui est terrible dans le personnage de la mère, c’est qu’elle accepte son sort. Parti du désir de se faire pardonner, ce livre aboutit à la construction d’une icône. Même s’il la dépeint parfois avec humour, il passe insensiblement du fils aux fils, de la mère aux mères, puis à la figure de Marie, mère du Christ. Le regard porté sur la mère est subtilement ambivalent.


Il y aussi ce remords de l’avoir maintenue dans une infériorité sociale…

Pas vraiment. Ce serait trop simple! Albert Cohen convoque des images très peu flatteuses pour évoquer sa mère: plusieurs fois il la traite de « bon chien », de « chien fidèle », de « chien aimant ». Ou encore de « pauvre sainte poire ». Ailleurs encore, il donne l’impression d’avoir donné à sa mère une raison de vivre: « Ma mère n’avait pas de MOI, mais elle avait un fils », écrit-il. Il souligne aussi la servitude volontaire dont fait preuve sa mère, et il s’en accommode, en la tournant même en dérision! Elle se lève à trois heures de matin pour lui préparer de la pâte d’amandes: quoi de plus naturel? Il s’en amuse. Á un autre moment, toujours en pleine nuit, il a besoin de parler. Il la réveille. Elle se lève et va discuter avec lui. Tous deux trouvent cela normal. Aucun des deux n’est gêné par la dimension asphyxiante de la relation qu’ils entretiennent.

Il y a aussi cette expression très intéressante, au début du livre : « O sainte sentinelle perdue à jamais ». Un vrai oxymore que cette association entre le lexique religieux et le langage militaire : la figure maternelle est nimbée de sainteté mais elle est aussi là pour monter la garde et sortir ses griffes si quelqu’un agit contre son fils. C’est une lionne, dit ce dernier.


Que sait-on des rapports qu’Albert Cohen entretenait avec sa mère, dans la réalité?

Peu de choses, car il a fait détruire par son épouse, après sa mort en 1981, tous ses papiers personnels. Un épisode m’a cependant toujours surprise : en 1940, Albert Cohen est responsable de l’Agence juive à Londres, où il va devoir s’installer avec sa femme, Marianne et Myriam. Ils doivent prendre le bateau le matin près de Bordeaux. Marianne s’aperçoit qu’elle a oublié sa petite chatte, et envoie le chauffeur la chercher. Mais personne n’est allé chercher la mère de Cohen, qui se trouvait à Marseille. Elle est morte en 1943 d’un arrêt cardiaque. Sans doute sous l’effet de la frayeur, alors que les Allemands avaient envahi la ville.

On en sait en revanche davantage sur le père de Cohen, même s’il parle très rarement de lui. Dans les Carnets 1978, il est présenté dans des termes très durs: en despote qui traitait sa femme en esclave. Albert Cohen s’y remémore une scène de son enfance où, mécontent d’une moussaka que sa femme lui avait préparée, son père avait tiré brutalement la nappe sur laquelle se trouvait le plat, le renversant par terre. Il décrit sa mère à quatre pattes en train de ramasser les débris. Son père était un homme très machiste, à la façon des hommes orientaux. Si Cohen n’a pas toujours été très patient avec sa mère, il avait une grande affection pour elle. Dans ces mêmes carnets, il dépeint à quel point sa mère se dévouait pour lui. Avant de partir, tôt le matin, rejoindre le commerce d’oeufs qu’elle tenait, elle lui laissait, à côté de son bol de café au lait, un petit mot ou une histoire, un détail qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’écrivain. Ainsi cette histoire d’hippopotame, qui figurera dans Belle du Seigneur.


« Vieille maman, éternelle fiancée », écrit l’auteur. Comment Albert Cohen joue-t-il de l’ambiguïté de ses rapports avec sa mère?

Il décline effectivement un vocabulaire amoureux. J’y ai vu quelque chose qui fait penser au Cantique des Cantiques. Dans Solal, Cohen souligne inversement l’ambiguïté du désir de la mère pour son fils, avec des expressions qui montrent que celui-ci dépasse le simple amour maternel.

Mais la mère, chez Albert Cohen, ce sont aussi les origines: en l’occurrence le poids de la judéité, dont il s’accommode très mal. Il l’assume, d’un côté, mais en même temps il est un parfait athée. Il lui est difficile d’endosser cette responsabilité que lui a transmise sa mère; en visite à Genève, celle-ci lui suggère notamment de respecter la casherout, ce qui indispose le fils devenu adulte. D’où la fascination-répulsion qu’il éprouve à son égard.


Comment s’exprime cette répulsion?

Par des descriptions caricaturales. Dans Solal, Rachel, la mère – qui apparaît furtivement – est décrite comme une « épaisse créature larvaire dont les yeux faux luisaient de peur ou de désir ». Rebecca, la femme de Mangeclous, est dépeinte comme une femme très grosse, de 140 kilos: les cheveux crépus et charbonneux, les yeux serviles. Il décrit souvent aussi Rebecca sur son pot de chambre, dans un rôle de Pythie ridicule, dissertant aussi bien de la beauté du purgatif que du cours de la bourse.

Dans un célèbre passage des Valeureux sur la moussaka, Rebecca est enfin décrite comme l’assistante de Mangeclous, faisant des efforts constants pour servir son maître.


Le livre de ma mère est une référence obligée dans la littérature contemporaine quand il s’agit d’évoquer la mère juive. Qu’est-ce qui lui confère cette stature?

Ce côté « Cantique des Cantiques » et religieux. Son lyrisme. C’est un livre très beau dans son écriture et très intéressant dans sa façon de convoquer une figure maternelle avec des expressions dignes des grands textes bibliques. Regardez cette phrase splendide au début du livre: « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». Cohen tend ici à l’universalité. Tous les lecteurs, juifs ou non-juifs, peuvent s’identifier à ce texte.

Il est intéressant de noter que la plupart des écrivains juifs, à commencer par Romain Gary, ont ce souffle lyrique quand ils parlent de leur mère. Gary comme Cohen souligne la dimension sacrificielle de mères qui n’ont pas rendu leurs fils heureux. Dans la Promesse de l’Aube, le narrateur découvre ainsi que sa mère se nourrit du pain trempé dans l’huile de la poêle qui a servi à cuire la viande pour son fils, tandis que celui-ci a droit à un bifteck. On aurait pu trouver la même chose chez Cohen. Il y a un côté déchirant, désespéré. Chez lui, ni l’amour sentimental ni l’amour maternel ne lui apportent le bonheur. Quand il écrit et qu’il ressuscite la figure maternelle, il semble qu’il soit paradoxalement plus heureux que lorsqu’il a subi le poids de sa présence et que l’a assailli le remords de ne pas avoir été plus présent auprès d’elle.


Qu’a de spécifiquement juif la figure de la mère chez Albert Cohen?

La cuisine. Plus particulièrement les boulettes qu’elle prépare chaque vendredi après-midi, pour Shabbat, dans le Livre de ma mère. Chaque semaine, après s’être apprêtée, elle attend son fils et son mari, « les deux flambeaux de sa vie », dans son « juif royaume »-sa cuisine-, à sa table.

La mère gave son fils: quand elle va à Genève lui rendre visite, c’est avec une valise pleine de denrées, des spécialités faites maison, qu’elle lui donne une à une, chaque jour, sous forme de surprises. Dans les Valeureux, cette nourriture est joyeuse, contrairement à Belle du Seigneur où les amoureux, Solal et Ariane ne mangent pas. Et quand ils le font, lors de longs repas à table, c’est qu’ils cessent d’être amoureux. Plusieurs critiques ont d’ailleurs vu les Valeureux comme une métaphore de la mère.


Vous montrez dans votre livre Albert Cohen, Une poétique de la Table (Presses Universitaires de Rennes) que la nourriture, incarnée par la mère, peut avoir quelque chose d’angoissant. Comment cela s’exprime-t-il?

Dans le Livre de ma mère, il y a ce passage si puissant sur la sortie du dimanche, quand tous les deux vont au bord de la mer, habillés comme des chanteurs d’opéra, et sortant leur casse-croûte: un déballage de splendeurs orientales. « Assis à cette table » répète-t-il à chaque début de phrase, de façon anaphorique, il est heureux mais s’imagine en même temps « s’enlever », « voler », sortir de là, en somme…

Á la première lecture, le livre est très pathétique mais cette vision n’est pas si simple. Car si la mère donne bien à manger, elle est aussi une espèce de monstre dévorant, qui se nourrit de son fils. C’est très effrayant.


En dehors du Livre de ma mère, quelle place occupe la figure maternelle dans l’oeuvre d’Albert Cohen?

Elle est tout à fait anecdotique. On l’a vu, elle apparaît de manière très fugace au début de Solal. Celui-ci a fait une fugue pour aller retrouver Adrienne. Contre l’avis de son mari, la mère charge son frère, Saltiel, de le retrouver, selon un plan bien déterminé. Une démarche étonnante étant donné la façon dont elle est décrite par ailleurs – bête, obtuse.

Dans Belle du Seigneur, la mère est incarnée par la nourrice d’Ariane, Mariette, qui bien que non juive, a, vis-à-vis de sa protégée, la même relation qu’une mère juive. Mais contrairement à la mère du narrateur dans Le Livre, Mariette se permet de dire tout haut ce qu’elle pense de sa fille d’adoption…


Source : L'Arche


Mise à jour le Vendredi, 26 Mai 2017 15:55
 

O VOUS, FRERES HUMAINS (mise en scène Alain Timar, Avignon 2015)

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Captation d'O vous, frères humains, dans la mise en scène d'Alain Timar (juillet 2015, Avignon)

Mise à jour le Mercredi, 24 Février 2016 19:52
 

ARIANE au théâtre, un spectacle de Guillaume Gras, du 6 mars au 30 mai

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Ariane pariscope



"Si vous avez envie de chair fraîche et adorez Albert Cohen, allez à la Folie Théâtre (Paris XIe). Une jeune actrice douée, Eurialle Livaudais, y joue avec une foi et une énergie peu communes des extraits de Belle du Seigneur sous le titre Ariane."


Philippe TESSON (Figaro Magazine, 28 mars)



http://www.culture-tops.fr/critique-evenement/theatre-spectacles/ariane#.VSVk7vmsXh4 


CATHERINE BONTE DE CUNIAC
Publié le 07 avr . 2015


THÈME

En Suisse, vers 1930, Ariane d’Auble, riche héritière genevoise et protestante, est l’épouse d’un petit fonctionnaire arriviste, Adrien Deume, qu’elle méprise. Désespérée et solitaire, elle s’enferme dans un monde de rêves éveillés qui sera brisé par sa rencontre avec Solal, haut dignitaire juif de la Société des Nations. Celui-ci, élégant et brillant, est le supérieur hiérarchique de son mari.
Ariane et Solal vont vivre alors une passion intense, destructrice, absolue, poussée à l’extrême.
L’adaptation théâtrale s’intéresse à trois monologues d’Ariane au bain, placés à des moments charnières de sa vie, ce qui permet de suivre son évolution féminine et sentimentale, le passage de fantasmes naïfs et enfantins à une passion dévorante et sensuelle.

POINTS FORTS

.Une mise en scène on ne peut plus intimiste, minimaliste, Une géométrie décalée en  noir et blanc, une baignoire et des miroirs sans tain en trois points qui renvoient la lumière. On se trouve dans un jeu de reflets, une atmosphère onirique qui nous plonge dans les rêves et les fantasmes d’Ariane.

. Le choix du bain, lieu personnel, intime  par excellence, permet de rentrer dans  les pensées les plus secrètes d’Ariane. Le spectateur devient témoin et non confident.

. Interprétée brillamment, sans fausse note, par Euriale Livaudais, Ariane, dans un déshabillé rouge, seul élément de couleur,  se métamorphose  peu à peu sous nos yeux. Elle apparaît d’abord  primesautière et nous entraîne dans un monde enfantin,  cocasse, inattendu. Le débit se fait rapide, décousu. Puis elle se moque, cruelle, mordante, et évoque avec drôlerie des moments de sa vie de femme mariée. Enfin comme amante, elle devient sensuelle, émouvante, terriblement féminine.

On est  sans le vouloir dans une sorte de voyeurisme parfaitement assumé. Et c’est là que nous sommes touchés par l’essentiel : la richesse, la musicalité  du texte, un vocabulaire flamboyant de poésie et de lyrisme et non dénué d’humour de dérision.

POINTS FAIBLES

Un moment de theâtre peut être trop court pour ceux qui ont adoré lire et relire "Belle du Seigneur".

EN DEUX MOTS ...

Un One Woman Show d’une féminité absolue, fantasque et débordante. Une autre lecture d’une partie de cette formidable oeuvre romanesque.

UNE PHRASE

Qui seront deux:
- « J’étais une sorte de vierge, violée par son mari de temps en temps, par pitié  !»
- « Exquis de se vouvoyer en étrangers bien élevés et savoir qu’on serait nus bientôt nos yeux se tutoyaient……On était des élus devant cette bande de conjugaux…..Exquis de prendre congé de vous et de savoir que tout à l’heure, quand les autres partis, je reviendrais…. Oh serre moi fort, je suis à toi purement toute »

RECOMMANDATION

ExcellentExcellent




Mise à jour le Mercredi, 29 Avril 2015 08:53
 

Fallait-il proposer le portrait de Mangeclous aux épreuves du bac technologique ?

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Nous reproduisons ici les interrogations de Catherine Henri sur l'opportunité de proposer, à l'épreuve anticipée du bac de français en section technologique, ce portrait de Mangeclous qui, lu au premier degré par certains élèves, pourrait prêter à de fâcheux contresens. 


L’amour de l’argent d’un juif menteur aux pieds sales : un bon sujet du bac français ?

Publicité dans le quotidien

Publicité dans le quotidien "Le Matin", 1941

La littérature n'étant, comme chacun sait, pas faite de bons sentiments, de propos forcément convenables ni d'histoires à l'eau de rose, le choix d'un sujet au baccalauréat de français peut-il pour autant s'abstraire de toute considération liée au contexte social et politique ? Les concepteurs des sujets, et avec eux tous les membres de la longue chaîne de décision qui mène à leur validation, sont-ils, au nom de l'autonomie de la littérature, dispensés de tout discernement ?  C'est la question que pose dans le texte ci-dessous, avec ses termes à elle, Catherine Henri, écrivain, agrégée de lettres et professeur au lycée polyvalent Louis-Armand dans le 15ème arrondissement de Paris.

L.C.

Il s’agit seulement  de faire état , disons  au moins  d’une certaine perplexité,  à propos du texte suivant,  proposé  au commentaire à l’épreuve anticipée du bac français pour toutes les séries technologiques (STI, STMG, STL etc) :

[ « Albert Cohen, Mangeclous

Le roman raconte la vie de six compères et cousins juifs, sur l’île de Céphalonie, en Grèce.

« Le premier qui arriva fut Pinhas Solal, dit Mangeclous. C’était un ardent, maigre et long phtisique à la barbe fourchue, au visage décharné et tourmenté, aux pommettes rouges, aux immenses pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux, et dont les orteils étaient effrayamment écartés. Il ne portait jamais de chaussures, prétendant que ses extrémités étaient « de grande délicatesse ». Par contre, il était, comme d’habitude, coiffé d’un haut-de-forme et revêtu d’une redingote crasseuse — et ce, pour honorer sa profession de faux avocat qu’il appelait « mon apostolat ».

Mangeclous était surnommé aussi Capitaine des Vents à cause d’une particularité physiologique dont il était vain. Un de ses autres surnoms était Parole d’Honneur — expression dont il émaillait ses discours peu véridiques. Tuberculeux depuis un quart de siècle mais fort gaillard, il était doté d’une toux si vibrante qu’elle avait fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue. Son appétit était célèbre dans tout l’Orient non moins que son éloquence et son amour immodéré de l’argent. Presque toujours il se promenait en traînant une voiturette qui contenait des boissons glacées et des victuailles à lui seul destinées. On l’appelait Mangeclous parce que, prétendait-il avec le sourire sardonique qui lui était coutumier, il avait en son enfance dévoré une douzaine de vis pour calmer son inexorable faim. Une profonde rigole médiane traversait son crâne hâlé et chauve auquel elle donnait l’aspect d’une selle. Il déposait en cette dépression divers objets tels que cigarettes ou crayons. » ]

« Est-ce que vous ne pensez pas que… ? »

Lors de la réunion d’harmonisation destinée aux modérateurs, (qui devront en répercuter les conclusions sur les correcteurs de leur propre jury), ce qui vient d’abord, puisque le jeu est toujours de pinailler sur le sujet, ce sont des  réticences techniques, de minces  réserves : neuf notes de vocabulaire, pour un texte de vingt lignes, est-ce bien raisonnable ? Beaucoup étaient indispensables mais il en manquait à mon avis au moins une : bizarrement rien sur l’assez mystérieux (pour des élèves) « Capitaine des vents », qui pourrait pourtant engendrer une méprise. « On » a cru bon de ne pas faire référence au caractère anal de la formule, ce qui revient à  la censurer. C’est donc un  détail qui  a choqué les concepteurs, le côté péteur du personnage, mais pas l’ensemble du texte.

La vraie question est posée tardivement, timidement : « Est-ce que vous ne pensez pas que… ? Dérive possible …? Peut être lu comme raciste…?» Les inspecteurs n’accordent  qu’une réponse pleine d’équivoque : « Ce ne serait pas acceptable » … « Mais encore ? Faudrait-il sanctionner  la copie? Comment ? » Une autre question vient opportunément recouvrir une petite gêne à peine palpable. Rien dans le corrigé national proposé à chaque correcteur («  Un personnage à la fois comique et repoussant  etc ») ne soulève le problème. Une page neutre, sans aucune hésitation, aucune faille, aucun trou.

Tous familiers du second degré ?

Je ne dois pourtant pas être la seule à penser qu’il n’est peut-être pas très pertinent (ni malin, ni même politiquement correct ) de  balancer le jour du bac un texte présentant une image de juif laid, menteur, ridicule, avide, parmi d’autres images de « monstres », la grande Nanon d’Eugénie Grandet, le Gwynplaine de L’Homme qui rit, les gueules cassées de La Chambre des officiers, et faire de ce texte précisément  l’objet du commentaire .

Pour un professeur, ou un bon lecteur, il ne peut y avoir aucune ambiguïté : on est dans la loufoquerie, l’héroï-comique, quelque chose comme du Rabelais moderne. Mais les élèves sont-ils tous familiers du second degré ? De la distance ? Avant même de commencer à corriger mes copies, certains soupçons s'imposent, qui seront confirmés au moment de la correction. On peut se douter que ce texte a pu choquer quelques élèves juifs, même s’ils ont pu repérer que l’auteur l’était, et espérer qu’ils sont  familiers de Woody Allen, et de l’humour juif souvent fondé sur l’autodérision.

On peut aussi supposer que ce texte a pu provoquer bêtement,  dans certaines copies, un discours antisémite, qui plus est sous couvert d’anonymat, discours  qui devrait  sans doute être sanctionné, puisque c’est la loi, bien que les inspecteurs n’aient rien  dit en ce sens, et même refusé de répondre précisément.  Ce qui pose d’ailleurs un autre problème : est-il légitime  de  juger des copies d’examen sur  des critères éthico-politiques ?

Certains élèves trop malins pour se laisser prendre à ce qu’ils ont pu penser être un piège, ont dû  peut-être secrètement jubiler  devant un texte qui ne pouvait, au premier degré, que leur plaire, même au prix d’un contre-sens. Un texte estampillé officiel, puisque proposé au bac.

Ne pas voir et ne pas vouloir voir

Naturellement, je ne plaide pas pour une autocensure des professeurs dans le choix des textes à étudier en classe, qui font l’objet d’un travail d’explicitation  et d’analyse. Il me paraît bien au contraire justifié, et même nécessaire, qu’on puisse parler de religion,  d’éducation des femmes, ou de racisme,  et s’interdire certains sujets conduirait à mettre à l’index des pans entiers de la littérature. En revanche, je ne crois pas que le jour du bac, lors d’une épreuve nationale, sans explication, sans une présence, sans une parole, ce soit judicieux.

Mise à jour le Mercredi, 02 Juillet 2014 12:49 Lire la suite...
 


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