ATELIER ALBERT COHEN

Groupe de recherches universitaires sur Albert Cohen

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
The News

Solal et les Solal en Quarto (Le Monde Livres)

Envoyer Imprimer PDF


 

Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du Seigneur,

d’Albert Cohen,

édition de Philippe Zard, Gallimard, « Quarto », 1 654 p., 32 €.

 

Que manquait-il à Albert Cohen (1895-1981) pour être reconnu comme l’un de nos très grands romanciers ? Peut-être qu’apparaisse l’architecture du vaste cycle auquel il travailla quarante ans durant. La très belle édition de Solal et les Solalde Philippe Zard lui apporte aujourd’hui réparation. Ce titre était au départ le surtitre de l’édition originale de Mangeclous,en 1938 : ce qui fit rétrospectivement de Solal, paru en 1930 (chez Gallimard), le premier volume d’une série. Mangeclous résultait néanmoins d’un compromis : fin 1937, Cohen avait accumulé 2 300 pages manuscrites, première version de Belle du Seigneur, avec laquelle il entendait clore les aventures de Solal. Le projet était ambitieux – trop… Pour satisfaire son éditeur, il lui fallut extraire quelques centaines de pages, les plus truculentes. Mangeclous se voulait en 1938 un prélude aux amours de Solal et d’Ariane. Mais avec la guerre et l’engagement de Cohen au sein d’instances internationales (il fut notamment à l’origine du « passeport du réfugié »), la parution de Belle du Seigneur fut retardée. En 1967, l’écrivain se heurta une nouvelle fois à Gallimard, effrayé par le caractère disproportionné de l’œuvre ; il fallut couper, et son chef-d’œuvre parut, sans surtitre, en mai 1968 – à l’actualité pour le moins chargée… –, suivi un an plus tard de sa part retranchée : Les Valeureux. Voilà qui brouillait l’alliance étroite, chez Cohen, de l’héroïque et du burlesque, du lyrique et du satirique.

Grâce à cette édition « Quarto » (où Belle du Seigneur et Les Valeureux se trouvent judicieusement intervertis), les aventures de Solal et de ses compagnons céphaloniens retrouvent une continuité. Cohen y gagne sa place de grand « écrivain juif, comme Césaire est nègre et Claudel catholique », chacun d’eux portant, souligne Philippe Zard, « le tout de la question humaine ». Lorsque, en 1925, il créa La Revue juive, Cohen en appelait à un « vrai romantisme jaillissant d’œuvres de tempérament juif, épiques et morales ». Ouvrez Solal et les Solal : c’est ce tempérament qui en jaillit – non sans ambiguïté, ainsi qu’en témoignent les critiques adressées par le poète André Spire, pour qui la faconde grotesque de Mangeclous était dégradante. Albert Cohen ne craignait ni l’excès ni le mauvais goût ; ceux-ci ne sont toutefois que l’envers de l’alliance entre messianisme et lucidité démystifiante, face lumineuse de son œuvre. 

Jean-Louis Jeannelle

(Le Monde, Vendredi 16 novembre 2018)

 

Actualités Albert Cohen

Envoyer Imprimer PDF

1/ Sur France Culture : 

LA COMPAGNIE DES AUTEURS, semaine Albert Cohen

Lundi 29 octobreLa conscience d'être juif
Avec : Maxime Decout, maître de conférences en littérature française des XXème et XXIème siècles à l'Université Lille 3 - Charles de Gaulle, auteur notamment de Albert Cohen : les fictions de la judéité (Classiques Garnier)
Et la chronique de Tiphaine Samoyaut, co-directrice de la revue « En attendant Nadeau »
Mardi 30 octobreUn créateur décomplexé
Avec : Philippe Zard, maître de conférences de littérature comparée à l'Université de Paris Ouest-Nanterre, responsable de l’édition de Solal et les Solal (Quarto, Gallimard)
Et la chronique d’Etienne de Montety, directeur du Figaro Littéraire
Mercredi 31 octobreBelle du Seigneur
Avec : Alain Schaffner, professeur de littérature française du XXe siècle à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3
Et la chronique d’Alexis Brocas, du Nouveau Magazine littéraire
Jeudi 1er novembreAlbert Cohen et l'autobiographie
Avec : Anne-Marie Jaton, Professeur de littérature française à la Faculté des Lettres de l'Université de Pise, auteure notamment de Albert Cohen, Le mariage miraculeux des contraires (Presses polytechniques et universitaires romandes)
Et la chronique d’Eric Marty, écrivain et essayiste


PERSONNAGES EN PERSONNE : Adrien Deume ou l’Enfant cocu


2/ Dans LE FIGARO, 24 octobre 2018

« Belle du Seigneur » : chef-d’œuvre ou fausse valeur ?

DOSSIER  Publié en 1968, le roman culte d’Albert Cohen fête ses 50 ans. Est-il à la hauteur de sa réputation ? Dix écrivains répondent.


C’ÉTAIT un jour d’hiver de 1979. Pascal Bruckner et son ami sépharade Maurice Partouche étaient partis à l’aube pour Genève. Deux copains remplis d’espoir à la perspective de rencontrer Albert Cohen (1). Le retour à Paris le soir même par le dernier train fut plus mitigé. « Je m’attendais à trouver un homme flamboyant, un grand seigneur, j’ai rencontré un vieux monsieur ordinaire, faillible et fatigué, très conven­tionnel, très vieille France, très anti­féministe, décrétant, entre autres choses, les femmes moins intelligentes que les hommes et, les femmes juives, les meilleures épouses parce qu’elles finissent par devenir nos mères… » Certes, en 1980, l’auteur de Belle du Seigneur était sous l’emprise des psychotropes pour une grave dépression et ­« délirait un peu », explique pudiquement Philippe Zard, directeur du remarquable Solal et les Solal qui paraît en « Quarto » Gallimard (voir ci-contre).
Mais Pascal Bruckner reconnaît que cette rencontre genevoise a ­signé « la perte de crédit et sapé la confiance » qu’il avait placée en ­Albert Cohen. Il reconnaît aussi qu’il s’est sans doute fait avoir, si l’on peut dire. Fin 1979, Albert ­Cohen a 85 ans. C’est un écrivain d’un autre siècle qui vit replié sur son âge et sa solitude dans son ­appartement, au neuvième étage du 17 rue Krieg, dans la banlieue de Genève, en compagnie de sa dernière épouse, Bella. S’il a été propulsé au rang de « vedette » auprès du grand public, après l’émission spéciale d’« Apostrophes » que lui a consacrée Bernard Pivot le 23 décembre 1977, s’il bénéficie de l’admiration sans réserve de François Mitterrand qui œuvre pour qu’il reçoive le prix Nobel, Albert ­Cohen est un homme sans illusions. Ni sur l’amour, ni sur la ­politique, ni sur le jeu social. ­Bruckner avait trente-deux ans, son Nouveau désordre amoureux sorti en 1977, il travaillait à Lunes de fiel. Un jeune homme « plongé dans son époque » et « la sottise » de son idéalisme. « La jeunesse est l’âge de l’absolu. J’ai jugé Cohen avec les yeux de l’absolu qu’il avait lui-même mis en pièces dans son ­roman. »
Car oui, Belle du Seigneur, « cathédrale » de Cohen est LE livre des paradoxes. Roman de l’amour total, il est avant tout le procès de la mythologie amoureuse. Empreint d’un discours misogyne et de la ­figure machiste de Solal, il est contrebalancé par une rare libé­ration de la parole féminine in­carnée par le long monologue d’Ariane dans son bain.
Roman « baroque » à une époque où l’écriture « blanche » régnait en maître sur les lettres françaises, « sa phrase est torrentielle, imagée, colorée, musicale, somptueuse, hilarante, incongrue, inouïe, singulière - à vrai dire ­unique », s’émeut Laurence Cossé. Un style qui « ne ressemble à rien de ce qui se publiait à l’époque. Ni aux romans de facture classique tels ceux de Jean d’Ormesson, ni à l’avant-garde des Butor ou Robbe-Grillet », reconnaît Philippe Zard. Un roman « rusé, sincère, fouetté, empoisonné et succulent, qui pourrait être brésilien ou cubain », ­s’enthousiasme Charles Dantzig, admiratif du souffle « irraison­nable » de Cohen à mille lieues du « jardinage régulier, sage et souvent étriqué de notre littérature moyenne », un texte bourré d’adjectifs dans un temps où, « par un préjugé répété depuis Clemenceau, ils sont à chasser ».
Mais Belle du Seigneur est aussi un livre dont le décor, les préoccupations et le cadre n’ont rien à voir avec l’époque de sa parution. Comment pourrait-il en être autrement ? L’œuvre, commencée dans « le vent mauvais qui soufflait sur l’Europe des années 30 », dit Philippe Zard, est publiée trente ans plus tard, « au moment où l’esprit de Mai 68 se diffusait dans la société française et la bouleversait en profondeur », se souvient Laurence Cossé. Amusée par ce « chassé-croisé », l’auteur de La Grande Arche se souvient de Belle du Seigneur, ­« découvert avec tout le monde à la fin des années soixante-dix ­comme le plus contraire aux dogmes soixante-huitards ». Étrange destinée en effet.
Rédigé en quelques mois durant l’année 1937, amputé de sa première partie pour Mangeclous, ­publié séparément en 1938, le ­manuscrit est abandonné à Paris quand l’écrivain se réfugie en Angleterre en juin 1940, mis à l’abri par sa secrétaire à la légation ­suisse, rue de Grenelle, repris en 1967, refusé par le comité de lecture de Gallimard le 2 juin, repris pour être réduit « à des dimensions hu­maines » par son auteur en ­­­­­oc­tobre, il est finalement publié « en juin 68 dans l’indifférence géné­rale », rappelle Laurence Cossé.
Huit cent cinquante pages qualifiées de « chef-d’œuvre absolu » par Joseph Kessel et saluées d’un « Quel morceau ! Quel monstre ! » par François Nourissier. Mais il faut attendre « l’année suivante pour que les libraires ouvrent ce gros pavé et que ne commence un bouche-à-oreille enthousiaste qui n’a pas cessé depuis, pulvérisant les records de vente de la collection “Blanche” de Gallimard ».
Entre-temps, Belle du Seigneur, récompensé à l’automne 1968 par le grand prix de l’Académie française, est qualifié de « lanterne magique » par Maurice Genevoix qui en salue le « souffle épique » et le « foisonnement ».
L’Académie française ? Raison de plus pour faire fuir la jeune génération soixante-huitarde avide de nouvelles voix et de nouveaux combats plutôt que d’un texte « d’imprégnation biblique, du ­Cantique des Cantiques et de l’Écclésiaste écrit sans esprit de système, ni théorie dans la tradition de Cervantès et Dostoïevski par un ­romancier de l’instinct, admirateur de Proust », analyse Philippe Zard.
C’était un livre dont « on se chuchotait le titre à l’oreille tel une ­sorte de talisman », renchérit Bruckner. « Je ne savais pas trop quoi en penser tant il était l’exact contraire de tout ce que l’on défendait depuis le début des années soixante-dix. Peu l’avaient lu jusqu’au bout, certains n’avaient fait que le feuilleter, impressionnés par son épaisseur. Les jeunes gens et les jeunes filles romantiques se disaient qu’ils y trouveraient la bible qui les conduirait vers le pays de la félicité, de l’absolu, de l’exigence amou­reuse. En réalité, Belle du Seigneur est un univers étouffant. Une condamnation absolue de la passion, tragique désaccordé ne pouvant conduire qu’au malheur des amants. C’est l’anti Amour fou de Breton, l’opposition entre Éros et Agapé. L’idéal qui conduit les amants est tellement élevé que personne ne peut être à la hauteur de cet amour-là. C’est un livre chaste dans une époque de l’érotisation la plus crue. Peut-être faut-il y voir une des raisons de son succès. »
Né en 1895 à Corfou dans une famille juive poussée à l’exil en 1900, Albert Cohen fut le compagnon de classe et l’ami de Marcel Pagnol à Marseille avant de s’installer à ­Genève pour étudier le droit. Naturalisé suisse, fonctionnaire au Bureau international du travail (BIT) puis diplomate, il est conseiller de l’Agence juive pour la Palestine à Londres durant la guerre, à l’Organisation internationale pour les réfugiés (OIR) en 1947. Quand il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture, il a cinquante-six ans.
C’est un romancier « à éclipses » qui publie peu et épisodiquement entre de longues périodes de si­lence. Un romancier qui écrit par amour pour les femmes de sa vie - Yvonne Imer pour Solal (1930), Marianne Goss pour Mangeclous (1937) et Belle du Seigneur -, auxquelles il dicte ses textes dans des états de transe amoureuse, les envolées poétiques des longs monologues directement inspirés de la modernité de Joyce et Valery Larbaud. « Dans le monde désenchanté de la littérature d’avant-guerre, le lyrisme un peu incantatoire de Cohen avait toute sa place », confie Philippe Vilain qui avoue avoir « traîné la jambe » dans les années quatre-vingt-dix pour lire Belle du Seigneur, au programme de ses études de lettres à la Sorbonne, n’en avoir aimé d’emblée « ni la grandiloquence, ni l’emphase », avant de réviser son appréciation. « On a tendance à le juger selon les critères de la littérature contemporaine, qui tend à ne plus faire de l’écriture et du style le véritable enjeu. » Surtout, Vilain, qui, de L’Étreinte à La Fille à la voiture rouge en passant par La Femme infidèle, explore les errements de l’amour, ne pouvait être que « touché par le traitement d’un sujet aussi universel que celui de la passion jusqu’à l’ennui ». Au point de songer à faire de l’une des formules d’Albert Cohen, « le mari ne peut pas être poétique », l’épigraphe d’un de ses prochains romans comme si d’une seule phrase, son aîné avait réussi à nommer mieux que tout autre « la défaite de l’amour ».
Satire de « la galanterie, de l’exhibition et des organes car les amants ne se regardent jamais nus », ironisait Pascal Bruckner, Belle du Seigneur l’est également « de la petite bourgeoisie, de leurs napperons et rêves de grandeur », pointe Colombe Schneck. Prix ­Pagnol 2018 pour Les Guerres de mon père, elle se souvient d’avoir dé­voré Belle du Seigneur d’une traite l’été de ses dix-huit ans et n’avoir vibré que pour la beauté téné­breuse de Solal, dont Albert Cohen rêvait de le voir incarné à l’écran par Bernard-Henri Lévy avec ­Catherine Deneuve dans le rôle d’Ariane.
Mais Belle du Seigneur est aussi, et peut-être avant tout, un « grand roman européen », conclut Philippe Zard. Le texte fondamental qui montre du doigt le fiasco de la SDN, « cette Europe qui a prétendu mettre la guerre hors la loi et s’est avérée impuissante à éviter le pire ». Il est surtout le dernier volet d’une saga juive. « Dans ma famille, Belle du Seigneur était une évidence, raconte Boris Razon. ­Albert Cohen était un Juif oriental comme nous. Ma grand-mère vivait près de chez lui à Genève, elle est enterrée dans le même cimetière. Son roman raconte notre histoire, la rencontre vibrante et désespérée des Juifs de l’Europe ottomane avec la Suisse protestante, notre rapport complexe et joyeux au monde. » Car tout n’est pas sinistre dans Belle du Seigneur. Après avoir été ému à vingt ans en 1995 par l’histoire de Solal et d’Ariane, c’est surtout l’aspect comique et grinçant du personnage d’Adrien Deume (2), mari trompé et petit fonction­naire, que l’auteur d’Écoute retient. « Le récit de sa veulerie, sa façon de classer les dossiers par le vide en les évacuant. Souvent, je suis tenté de faire comme lui. Je me raisonne en me disant, allons Boris ne fais pas ton Adrien Deume ! »
(1) Portrait de l’écrivain paru dans Le Monde, le 6 janvier 1980.(2) Le 21 octobre dernier, à 15 heures, Charles Dantzig a consacré un « Personnages en personne », son émission sur France Culture, à Adrien Deume.

La tétralogie enfin regroupée


EN ÉCRIVANT Solal (1930), Albert Cohen « n’avait vraisemblablement pas encore en tête l’idée d’un cycle, explique Philippe Zard, qui dirige le passionnant appareil critique qui accompagne la publication de Solal et les Solal. Mais, en ressuscitant son héros dans les dernières pages, il ouvrait la possibilité d’une suite. » Idem pour Mangeclous (1938), qui n’est qu’une petite partie du « roman total » envisagé par l’écrivain à l’époque. Des milliers et des milliers de pages dictées en un temps record entre 1935 et 1938 (...) à sa secrétaire Anne-Marie Boissonas, dont le carnet de notes découvert quatre ans après la publication de la « Pléiade » et publié dans ce « Quarto » est un témoignage exceptionnel.
En effet, il existe peu de documents ou de déclarations d’Albert Cohen à propos de la genèse de son travail. L’écrivain ayant préféré « emporter ses secrets dans sa tombe », se désole Philippe Zard, et les souvenirs de Bella, sa dernière épouse, regroupés dans Autour d’Albert Cohen, sont somme toute approximatifs.
Ce que l’on sait, c’est que, dans les dernières lignes de Mangeclous, Solal « était caché derrière un rideau et qu’il aura fallu trente ans pour qu’il en sorte et fasse sa déclaration à Ariane. Le plus long suspense de l’histoire littéraire », s’amuse Zard.
Regrouper pour la première fois, la tétralogie Solal (1930), Mangeclous (1938), Belle du Seigneur (1968) et Les Valeureux (1969) permet donc de découvrir en totalité cet incroyable cycle romanesque, de suivre les aventures de Solal depuis sa majorité religieuse (13 ans en 1911) jusqu’à sa mort (1937). Mais aussi de se rendre compte du morcellement, des errements et du contexte politique et religieux de la rédaction de cette œuvre protéiforme jamais explicitée par son auteur. Une œuvre laissée en souffrance durant de longues années, notamment durant la période de l’occupation allemande, quand ­Albert Cohen dut embarquer pour Londres en juin 1940 en abandonnant son manuscrit derrière lui, rue du Cherche-Midi.



Mise à jour le Samedi, 24 Novembre 2018 13:59
 

Solal et les Solal : une nouvelle édition critique en Quarto

Envoyer Imprimer PDF
  • Imprimer

Solal et les Solal

Édition de Philippe Zard

Collection Quarto, Gallimard
Parution : 25-10-2018
Peu de lecteurs de Belle du Seigneur, en 1968, savaient que ce roman était le dénouement d’un cycle inauguré en 1930 avec un premier chef-d’œuvre, Solal, prolongé par Mangeclous en 1938 et achevé en 1969 avec la publication, à contretemps, des Valeureux… Quarante ans d’aléas éditoriaux avaient fait perdre de vue la continuité chronologique du récit et, plus encore, son unité d’inspiration. Rassemblant pour la première fois en un volume cette tétralogie avec le titre que son auteur aurait voulu lui donner, Solal et les Solal, cette édition Quarto invite à relire d’un œil neuf une œuvre d’exception, à mieux en mesurer le rythme, à savourer l’équilibre entre les volets dramatiques (le scénario obsédant de l’ascension et de la chute du héros) et comiques (l’univers burlesque de Mangeclous et des siens), la fantaisie baroque et la veine satirique, le souffle épique et la tentation lyrique. À travers la vie aventureuse de «Solal des Solal», enfant prodigue du ghetto à la poursuite d’un rêve d’Europe, se déploie une ample méditation sur le destin juif, la culture occidentale, l’amour et la condition humaine, servie par une prose généreuse et inventive qui ne se refuse aucune audace. 

L’édition de Philippe Zard offre un important appareil critique qui reconstitue le contexte culturel de l’œuvre, et élucide, dans de riches notes, les références littéraires, bibliques, artistiques et religieuses, les allusions à des événements ou des personnages historiques, les mots rares et les régionalismes. Les présentations des romans mettent en lumière la teneur politique et philosophique de l’œuvre, ainsi que les tensions et les contradictions qui la nourrissent : «Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine» («Solal et les Solal: le roman introuvable»).
1664 pages, ill., sous couverture illustrée, 140 x 205 mm 

Genre : Romans et récits Catégorie > Sous-catégorie : Littérature française > Romans et récits 
Époque : XXe siècle
ISBN : 9782072740091 - Gencode : 9782072740091 - Code distributeur : G00922


Solal et les Solal : Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du Seigneur, édition présentée et annotée par Philippe Zard, Quarto, Gallimard, 2018, 1664 p. Cette édition inclut les quatre romans d'Albert Cohen, un dossier illustré ("Albert Cohen. Vie et Oeuvre" établi par Emmanuelle Garcia et Anne-Carine Jacoby) ainsi que deux textes en annexe : Combat de l'homme d'Albert Cohen (première réédition depuis 1942) et le témoignage d'Anne-Marie Boissonnas-Tillier : "A propos de la première version de Belle du Seigneur" (édité pour la première fois en 1992 par les Cahiers Albert Cohen). Le volume comprend une introduction générale : "Solal et les Solal : le roman introuvable" (p. 11-23), une présentation de Solal (p. 69-79); de Mangeclous (p. 339-349), des Valeureux (p. 657-665), de Belle du Seigneur (p. 873-885) et de Combat de l'homme (p. 1617-1620). Les textes sont accompagnés d'environ 1200 notes de bas de page.

Mise à jour le Samedi, 24 Novembre 2018 14:00
 

Le Livre de ma mère au théâtre (Pitoiset, Timsit)

Envoyer Imprimer PDF
Théâtre, Contemporain

Le Livre de ma mère

On aime beaucoup

(aucune note)

Le 9 février 2018
Théâtre de l'Atelier

Certaines soirées de théâtre sont uniques. Elles accueillent des mots essentiels qui dépassent le particulier pour toucher à l’universel. Le récit de deuil d’Albert Cohen n’est pas un récit de plus sur la mort de la mère. Il est LE récit, qui, sans jamais se perdre dans le pathos, s’ancre à l’endroit précis de l’irrémédiable de la perte. Et se tient là. En équilibre entre les souvenirs du passé et l’effroi très actuel du manque. Patrick Timsit voulait porter ce chagrin-là en scène. Il le fait en restant ce qu’il est : un homme souriant, aimable et sympathique. Il ne déborde pas, mais ne minimise pas non plus le poids de souffrance dont il est le passeur. Il avance avec justesse, ne trichant pas. On n’en est que plus désolé devant une mise en scène intempestive, qui se manifeste à coups de musiques inutiles et d'autres artifices superflus. Comme disent si bien les Anglais, « less is more » !

Patrick Timsit ouvre grand « Le Livre de ma mère »

Philippe Chevilley / Chef de Service | Le 22/12/2017 à 06:00, mis à jour à 16:35

image: https://www.lesechos.fr/medias/2017/12/22/2140748_patrick-timsit-ouvre-grand-le-livre-de-ma-mere-web-tete-0301060540259_1000x300.jpg

Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux.
Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux. © Pascal Victor/ArtComPress

Mis en scène par Dominique Pitoiset, le comédien interprète l'ode à toutes les mères d'Albert Cohen avec une intensité et une retenue qui bouleversent. Un spectacle rare au Théâtre de l'Atelier.

Il a les larmes yeux, Patrick Timsit, alors que le spectacle s'achève tout juste et que le public du Théâtre de l'Atelier lui fait un triomphe. Un peu plus que des larmes même... le regard lumineux de l'homme et de l'artiste qui sait qu'il a rempli sa mission : transmettre la puissance et la magie d'un chef-d'oeuvre humaniste, qui a mûri en lui pendant de nombreuses années, « Le Livre de ma mère » d'Albert Cohen (1954). Timsit, bouleversant, en distillant plus d'une heure durant l'émotion sans jamais verser dans le pathos, est soudain bouleversé. L'arroseur (de larmes) arrosé...

Il n'est pas évident pour un acteur - surtout quand il est davantage reconnu pour ses talents comiques - de s'attaquer à ce « chant de mort », ode à toutes les mères défuntes, qui lui sert de livre de chevet depuis trente ans. Le risque est grand de passer à côté, d'en faire trop ou, à l'inverse, d'en proposer une lecture plate et trop révérencieuse. Mais l'homme ému a attendu son heure. Et une rencontre : avec Dominique Pitoiset, metteur en scène précis et féru de grands textes modernes.

Pitoiset a su donner un cadre juste au comédien. Une grande table de travail, du style de celle qu'utilisait sans doute l'écrivain diplomate lorsqu'il oeuvrait à protéger les réfugiés au sortir de la guerre, occupe une bonne partie de la scène. Un écran, au-dessus, montre quelques fines vidéos, un patchwork de souvenirs et d'allégories poétiques portés par une bande-son délicate. Les déplacements sont économes, les gestes calculés. Patrick Timsit oscille entre la tristesse du deuil et la joie des souvenirs heureux. Exprimant sa douleur et sa tendresse d'une voix ferme et posée, il préfère les doux sourires aux rictus de colère...

MESSAGE UNIVERSEL

On entend tout, on ressent tout : le sentiment de perte, de vide (« ma mère est morte » répété à l'envi), la mémoire vive (et amusée) de l'affection maternelle débordante, la nostalgie des bons moments passés ensemble... Puis le message devient universel, s'adresse à toutes les mères et à tous les fils qui ne paient pas toujours leur amour en retour. Cohen-Timsit parle en filigrane de la cruauté du monde, de l'absurde méchanceté des hommes et de la mystérieuse absence de Dieu. Autant que par le propos, puissant, prenant, on est saisi par la magie de chaque phrase, de chaque mot. Le chant de mort devient musique céleste. Et Patrick Timsit tutoie les étoiles.


 

LE LIVRE DE MA MÈRE

 

d'Albert Cohen

 

Mise en scène de Dominique Pitoiset. Paris, Théâtre de l'Atelier (01 46 06 49 24). 19 h 00. Relâche du 7 au 22 janvier. Durée : 1 h 20


En savoir plus sur https://www.lesechos.fr/week-end/culture/spectacles/0301055647281-patrick-timsit-ouvre-grand-le-livre-de-ma-mere-2140748.php#JWPoLoyieF3V7mcl.99





 

Sur les pas d'Albert Cohen à Corfou, l'île mosaïque

Envoyer Imprimer PDF
Au cœur de la mer Ionienne, Corfou recèle des trésors hérités des pays qui l’ont occupée. Ses quartiers décrépits et débordants de vie ont inspiré toute l'œuvre d'Albert Cohen, l’enfant du pays.

A Corfou, une sorte de langueur éternelle prend possession de l'île dès les premiers beaux jours. Dans ce pays de cocagne où, selon Homère, les arbres n'étaient jamais sans fruits, Elisabeth d'Autriche (1837-1898), alias Sissi, se mit à l'écart du monde, et l'écrivain Lawrence Durrell (1912-1990) connut le bonheur loin de la grisaille britannique. Il s'est pourtant joué ici une tragédie grecque. Un jour d'avril 1891, on a découvert le corps mutilé de la petite Rubina Sarda, 8 ans, dans le quartier juif. C'est bientôt la Pâque. Rapidement, la rumeur court que l'enfant est une chrétienne adoptée, sacrifiée lors de prétendus rites hébraïques. La fureur s'empare de la ville, des émeutes éclatent, qui auront un retentissement dans toute l'Europe. Elles pousseront un tiers de la communauté à l'exil. Ce climat d'antisémitisme sera à l'origine du départ pour Marseille d'une famille de fabricants de savons, les Coen, en 1900. Leur fils, Albert, qui deviendra l'un des plus grands écrivains du XXe siècle, a alors 5 ans. Il ne retour­nera qu'une fois dans l'île, huit ans plus tard, pour sa bar-mitsva, car son grand-père y était rabbin. C'est par cet événement qu'Albert Cohen (il a francisé son nom en y ajoutant un « h ») ­entame une tétralogie hantée par sa terre natale : SolalMangeclousBelle du seigneur et Les Valeureux.

Albert Cohen (1895-1981)

 

 

« Il n'y a plus de Coen à Corfou, nous ne sommes qu'une soixantaine de Juifs. Après la guerre, cent quatre-vingts seulement sont revenus des camps. Ils étaient plus de 2 000 en 1944 », confie Solomon Mordos, vice-président de la communauté juive, venu tenir sa permanence dans l'unique synagogue de la ville. C'est dans ce sobre bâtiment vénitien que l'auteur du Livre de ma mère devint « adulte », à l'âge de 13 ans. L'intérieur est dépouillé, étonnamment lumineux, avec ses murs beige pâle et bleu lavande. L'endroit ressemble d'ailleurs plus à un musée qu'à un lieu de culte.

La vieille ville, aux multiples styles architecturaux.

 

 

Un concentré d'histoire européenne

Malgré tout, Corfou reste le symbole d'une Méditerranée ouverte, carrefour des civilisations. « La porte de l'Occident pour les Levantins, et celle de l'Orient pour les Occidentaux », résume Spiros Giourgas, président de l'association des Amis de la Fondation Mémoire Albert-Cohen. Occupée par les ducs d'Anjou, la cité des Doges, la jeune République française, les Russes, de nouveau par les troupes de Napoléon, puis les Britanniques, les Italiens et les Allemands, pour finir dans le giron grec, la ville a assimilé ces héritages harmonieusement. Ainsi, derrière son immense forteresse vénitienne, le front de mer héberge une longue promenade recouverte de ­gazon anglais, avec en son centre un terrain de cricket, et sur ses abords des arcades bâties par les Français sur le modèle de la rue de Rivoli à Paris ! Là se promenaient les personnages d'Albert Cohen, tel Solal. Heureusement, ce centre-ville, pourtant classé par l'Unesco, ne s'est pas muséifié, loin s'en faut. La vie déborde des maisons souvent décrépies, du marché au pied du fort, et de son université, l'Académie ionienne, la plus ancienne de Grèce.

Cette synagogue aux allures vénitiennes est la seule à avoir survécu aux bombardements allemands de 1943.

 

 

L'ancien quartier juif, « le ghetto de hautes maisons eczémateuses » selon Albert Cohen, n'est plus que ruines. Situé près du Fort neuf, forteresse massive construite entre 1572 et 1645, il porte aujourd'hui encore les stigmates des bombardements allemands de 1943. Trois autres synagogues de la cité n'ont pas résisté au tonnerre de feu. Les bâtiments voisins, des écoles talmudiques, sont littéralement éventrés, et la nature s'invite parmi les vieilles pierres. Un oranger pousse sur un ­terrain vague devenu parking. Ici, l'absence palpable de vie ne manque pas de charme. A cent mètres, sur le flanc d'une butte, il ne reste que les murs de ce qui fut la maison d'Albert Cohen. Sur cette carcasse, Spiros Giourgas a accolé une plaque commémorative.

La Société des lecteurs de Corfou ressemble étrangement à un club anglais

 

 

Par le biais de ses héros, les « valeureux », venus de Céphalonie, Albert ­Cohen a immortalisé ce coin de Méditerranée, avouant, quelques années avant sa mort en 1981, ce que tout le monde savait : oui, derrière la Céphalonie des Valeureux se cachait Corfou la cosmopolite. Même s'il n'y est jamais revenu, on le retrouve dans une élégante maison vénitienne aux airs cosy et distingués de club anglais. Cette Société des lecteurs de Corfou, fondée dès le XIXe siècle par des étudiants de retour de Paris, abrite des milliers d'ouvrages. Dont les œuvres de Cohen en français. —

Source : Télérama


 
  • «
  •  Début 
  •  Précédent 
  •  1 
  •  2 
  •  3 
  •  4 
  •  Suivant 
  •  Fin 
  • »


Page 1 sur 4