ATELIER ALBERT COHEN

Groupe de recherches universitaires sur Albert Cohen

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
The News

Sur les pas d'Albert Cohen à Corfou, l'île mosaïque

Envoyer Imprimer PDF
Au cœur de la mer Ionienne, Corfou recèle des trésors hérités des pays qui l’ont occupée. Ses quartiers décrépits et débordants de vie ont inspiré toute l'œuvre d'Albert Cohen, l’enfant du pays.

A Corfou, une sorte de langueur éternelle prend possession de l'île dès les premiers beaux jours. Dans ce pays de cocagne où, selon Homère, les arbres n'étaient jamais sans fruits, Elisabeth d'Autriche (1837-1898), alias Sissi, se mit à l'écart du monde, et l'écrivain Lawrence Durrell (1912-1990) connut le bonheur loin de la grisaille britannique. Il s'est pourtant joué ici une tragédie grecque. Un jour d'avril 1891, on a découvert le corps mutilé de la petite Rubina Sarda, 8 ans, dans le quartier juif. C'est bientôt la Pâque. Rapidement, la rumeur court que l'enfant est une chrétienne adoptée, sacrifiée lors de prétendus rites hébraïques. La fureur s'empare de la ville, des émeutes éclatent, qui auront un retentissement dans toute l'Europe. Elles pousseront un tiers de la communauté à l'exil. Ce climat d'antisémitisme sera à l'origine du départ pour Marseille d'une famille de fabricants de savons, les Coen, en 1900. Leur fils, Albert, qui deviendra l'un des plus grands écrivains du XXe siècle, a alors 5 ans. Il ne retour­nera qu'une fois dans l'île, huit ans plus tard, pour sa bar-mitsva, car son grand-père y était rabbin. C'est par cet événement qu'Albert Cohen (il a francisé son nom en y ajoutant un « h ») ­entame une tétralogie hantée par sa terre natale : SolalMangeclousBelle du seigneur et Les Valeureux.

Albert Cohen (1895-1981)

 

 

« Il n'y a plus de Coen à Corfou, nous ne sommes qu'une soixantaine de Juifs. Après la guerre, cent quatre-vingts seulement sont revenus des camps. Ils étaient plus de 2 000 en 1944 », confie Solomon Mordos, vice-président de la communauté juive, venu tenir sa permanence dans l'unique synagogue de la ville. C'est dans ce sobre bâtiment vénitien que l'auteur du Livre de ma mère devint « adulte », à l'âge de 13 ans. L'intérieur est dépouillé, étonnamment lumineux, avec ses murs beige pâle et bleu lavande. L'endroit ressemble d'ailleurs plus à un musée qu'à un lieu de culte.

La vieille ville, aux multiples styles architecturaux.

 

 

Un concentré d'histoire européenne

Malgré tout, Corfou reste le symbole d'une Méditerranée ouverte, carrefour des civilisations. « La porte de l'Occident pour les Levantins, et celle de l'Orient pour les Occidentaux », résume Spiros Giourgas, président de l'association des Amis de la Fondation Mémoire Albert-Cohen. Occupée par les ducs d'Anjou, la cité des Doges, la jeune République française, les Russes, de nouveau par les troupes de Napoléon, puis les Britanniques, les Italiens et les Allemands, pour finir dans le giron grec, la ville a assimilé ces héritages harmonieusement. Ainsi, derrière son immense forteresse vénitienne, le front de mer héberge une longue promenade recouverte de ­gazon anglais, avec en son centre un terrain de cricket, et sur ses abords des arcades bâties par les Français sur le modèle de la rue de Rivoli à Paris ! Là se promenaient les personnages d'Albert Cohen, tel Solal. Heureusement, ce centre-ville, pourtant classé par l'Unesco, ne s'est pas muséifié, loin s'en faut. La vie déborde des maisons souvent décrépies, du marché au pied du fort, et de son université, l'Académie ionienne, la plus ancienne de Grèce.

Cette synagogue aux allures vénitiennes est la seule à avoir survécu aux bombardements allemands de 1943.

 

 

L'ancien quartier juif, « le ghetto de hautes maisons eczémateuses » selon Albert Cohen, n'est plus que ruines. Situé près du Fort neuf, forteresse massive construite entre 1572 et 1645, il porte aujourd'hui encore les stigmates des bombardements allemands de 1943. Trois autres synagogues de la cité n'ont pas résisté au tonnerre de feu. Les bâtiments voisins, des écoles talmudiques, sont littéralement éventrés, et la nature s'invite parmi les vieilles pierres. Un oranger pousse sur un ­terrain vague devenu parking. Ici, l'absence palpable de vie ne manque pas de charme. A cent mètres, sur le flanc d'une butte, il ne reste que les murs de ce qui fut la maison d'Albert Cohen. Sur cette carcasse, Spiros Giourgas a accolé une plaque commémorative.

La Société des lecteurs de Corfou ressemble étrangement à un club anglais

 

 

Par le biais de ses héros, les « valeureux », venus de Céphalonie, Albert ­Cohen a immortalisé ce coin de Méditerranée, avouant, quelques années avant sa mort en 1981, ce que tout le monde savait : oui, derrière la Céphalonie des Valeureux se cachait Corfou la cosmopolite. Même s'il n'y est jamais revenu, on le retrouve dans une élégante maison vénitienne aux airs cosy et distingués de club anglais. Cette Société des lecteurs de Corfou, fondée dès le XIXe siècle par des étudiants de retour de Paris, abrite des milliers d'ouvrages. Dont les œuvres de Cohen en français. —

Source : Télérama


 

Entretien avec Claudine Ruimi sur Le Livre de ma mère

Envoyer Imprimer PDF

Albert Cohen et la sainte sentinelle

Par Ariane Singer | L'Arche | 22/05/2017 | 13h50

Avec le Livre de ma mère, publié en 1954, Albert Cohen a donné à la littérature un de ses chefs-d’œuvre. Paru onze ans après la mort de la mère de l’écrivain et diplomate, ce récit intime est un bouleversant hommage filial, un splendide chant d’amour universel. Que nous dit-il des rapports du romancier à sa propre génitrice? Comment, dans le reste de son œuvre, Albert Cohen aborde-t-il la figure largement fantasmée de la mère juive? Entretien avec Claudine Ruimi, docteur en littérature française, membre de l’Atelier Albert Cohen, associée à l’unité de recherche THALIM —Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité— de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.


L’Arche: le Livre de ma mère est l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la figure maternelle. Dans quel contexte Albert Cohen l’a-t-il écrit?

Claudine Ruimi: Il a d’abord fait paraître quatre textes intitulés « Chants de mort » entre juin 1943 et mai 1944 dans la revue La France libre. Ces textes, consacrés au décès de sa mère, vont ensuite devenir le Livre de ma mère. Le point de départ de celui-ci est une anecdote qu’il raconte : dans sa jeunesse, alors qu’il appréciait la compagnie de la bonne société, il s’était attardé chez des amis. Á quatre heures du matin, comme il ne s’était toujours pas manifesté, sa mère avait pris peur et avait appelé chez eux. Quand Il était rentré chez lui, il était fou de colère. Sa mère avait beau sangloter et demander pardon, il avait continué à lui faire des reproches. Il explique avoir eu besoin d’écrire ce livre pour demander pardon, pour n’avoir pas assez aimé sa mère.

Toutefois, quand il évoque à nouveau cette scène fondatrice pour s’en accuser, il glisse très vite du singulier au pluriel: « cruauté du fils » à « cruauté des fils ». Il impute plus loin son « indigne colère » au fait que « [l’accent étranger et les fautes de français de sa mère l’]’avaient gêné »: cette attitude n’est pas propre à Cohen, plusieurs écrivains tels qu’ Albert Memmi, l’ont éprouvée : l’accent constitue un obstacle à l’intégration.

Mais ce qui est terrible dans le personnage de la mère, c’est qu’elle accepte son sort. Parti du désir de se faire pardonner, ce livre aboutit à la construction d’une icône. Même s’il la dépeint parfois avec humour, il passe insensiblement du fils aux fils, de la mère aux mères, puis à la figure de Marie, mère du Christ. Le regard porté sur la mère est subtilement ambivalent.


Il y aussi ce remords de l’avoir maintenue dans une infériorité sociale…

Pas vraiment. Ce serait trop simple! Albert Cohen convoque des images très peu flatteuses pour évoquer sa mère: plusieurs fois il la traite de « bon chien », de « chien fidèle », de « chien aimant ». Ou encore de « pauvre sainte poire ». Ailleurs encore, il donne l’impression d’avoir donné à sa mère une raison de vivre: « Ma mère n’avait pas de MOI, mais elle avait un fils », écrit-il. Il souligne aussi la servitude volontaire dont fait preuve sa mère, et il s’en accommode, en la tournant même en dérision! Elle se lève à trois heures de matin pour lui préparer de la pâte d’amandes: quoi de plus naturel? Il s’en amuse. Á un autre moment, toujours en pleine nuit, il a besoin de parler. Il la réveille. Elle se lève et va discuter avec lui. Tous deux trouvent cela normal. Aucun des deux n’est gêné par la dimension asphyxiante de la relation qu’ils entretiennent.

Il y a aussi cette expression très intéressante, au début du livre : « O sainte sentinelle perdue à jamais ». Un vrai oxymore que cette association entre le lexique religieux et le langage militaire : la figure maternelle est nimbée de sainteté mais elle est aussi là pour monter la garde et sortir ses griffes si quelqu’un agit contre son fils. C’est une lionne, dit ce dernier.


Que sait-on des rapports qu’Albert Cohen entretenait avec sa mère, dans la réalité?

Peu de choses, car il a fait détruire par son épouse, après sa mort en 1981, tous ses papiers personnels. Un épisode m’a cependant toujours surprise : en 1940, Albert Cohen est responsable de l’Agence juive à Londres, où il va devoir s’installer avec sa femme, Marianne et Myriam. Ils doivent prendre le bateau le matin près de Bordeaux. Marianne s’aperçoit qu’elle a oublié sa petite chatte, et envoie le chauffeur la chercher. Mais personne n’est allé chercher la mère de Cohen, qui se trouvait à Marseille. Elle est morte en 1943 d’un arrêt cardiaque. Sans doute sous l’effet de la frayeur, alors que les Allemands avaient envahi la ville.

On en sait en revanche davantage sur le père de Cohen, même s’il parle très rarement de lui. Dans les Carnets 1978, il est présenté dans des termes très durs: en despote qui traitait sa femme en esclave. Albert Cohen s’y remémore une scène de son enfance où, mécontent d’une moussaka que sa femme lui avait préparée, son père avait tiré brutalement la nappe sur laquelle se trouvait le plat, le renversant par terre. Il décrit sa mère à quatre pattes en train de ramasser les débris. Son père était un homme très machiste, à la façon des hommes orientaux. Si Cohen n’a pas toujours été très patient avec sa mère, il avait une grande affection pour elle. Dans ces mêmes carnets, il dépeint à quel point sa mère se dévouait pour lui. Avant de partir, tôt le matin, rejoindre le commerce d’oeufs qu’elle tenait, elle lui laissait, à côté de son bol de café au lait, un petit mot ou une histoire, un détail qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’écrivain. Ainsi cette histoire d’hippopotame, qui figurera dans Belle du Seigneur.


« Vieille maman, éternelle fiancée », écrit l’auteur. Comment Albert Cohen joue-t-il de l’ambiguïté de ses rapports avec sa mère?

Il décline effectivement un vocabulaire amoureux. J’y ai vu quelque chose qui fait penser au Cantique des Cantiques. Dans Solal, Cohen souligne inversement l’ambiguïté du désir de la mère pour son fils, avec des expressions qui montrent que celui-ci dépasse le simple amour maternel.

Mais la mère, chez Albert Cohen, ce sont aussi les origines: en l’occurrence le poids de la judéité, dont il s’accommode très mal. Il l’assume, d’un côté, mais en même temps il est un parfait athée. Il lui est difficile d’endosser cette responsabilité que lui a transmise sa mère; en visite à Genève, celle-ci lui suggère notamment de respecter la casherout, ce qui indispose le fils devenu adulte. D’où la fascination-répulsion qu’il éprouve à son égard.


Comment s’exprime cette répulsion?

Par des descriptions caricaturales. Dans Solal, Rachel, la mère – qui apparaît furtivement – est décrite comme une « épaisse créature larvaire dont les yeux faux luisaient de peur ou de désir ». Rebecca, la femme de Mangeclous, est dépeinte comme une femme très grosse, de 140 kilos: les cheveux crépus et charbonneux, les yeux serviles. Il décrit souvent aussi Rebecca sur son pot de chambre, dans un rôle de Pythie ridicule, dissertant aussi bien de la beauté du purgatif que du cours de la bourse.

Dans un célèbre passage des Valeureux sur la moussaka, Rebecca est enfin décrite comme l’assistante de Mangeclous, faisant des efforts constants pour servir son maître.


Le livre de ma mère est une référence obligée dans la littérature contemporaine quand il s’agit d’évoquer la mère juive. Qu’est-ce qui lui confère cette stature?

Ce côté « Cantique des Cantiques » et religieux. Son lyrisme. C’est un livre très beau dans son écriture et très intéressant dans sa façon de convoquer une figure maternelle avec des expressions dignes des grands textes bibliques. Regardez cette phrase splendide au début du livre: « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». Cohen tend ici à l’universalité. Tous les lecteurs, juifs ou non-juifs, peuvent s’identifier à ce texte.

Il est intéressant de noter que la plupart des écrivains juifs, à commencer par Romain Gary, ont ce souffle lyrique quand ils parlent de leur mère. Gary comme Cohen souligne la dimension sacrificielle de mères qui n’ont pas rendu leurs fils heureux. Dans la Promesse de l’Aube, le narrateur découvre ainsi que sa mère se nourrit du pain trempé dans l’huile de la poêle qui a servi à cuire la viande pour son fils, tandis que celui-ci a droit à un bifteck. On aurait pu trouver la même chose chez Cohen. Il y a un côté déchirant, désespéré. Chez lui, ni l’amour sentimental ni l’amour maternel ne lui apportent le bonheur. Quand il écrit et qu’il ressuscite la figure maternelle, il semble qu’il soit paradoxalement plus heureux que lorsqu’il a subi le poids de sa présence et que l’a assailli le remords de ne pas avoir été plus présent auprès d’elle.


Qu’a de spécifiquement juif la figure de la mère chez Albert Cohen?

La cuisine. Plus particulièrement les boulettes qu’elle prépare chaque vendredi après-midi, pour Shabbat, dans le Livre de ma mère. Chaque semaine, après s’être apprêtée, elle attend son fils et son mari, « les deux flambeaux de sa vie », dans son « juif royaume »-sa cuisine-, à sa table.

La mère gave son fils: quand elle va à Genève lui rendre visite, c’est avec une valise pleine de denrées, des spécialités faites maison, qu’elle lui donne une à une, chaque jour, sous forme de surprises. Dans les Valeureux, cette nourriture est joyeuse, contrairement à Belle du Seigneur où les amoureux, Solal et Ariane ne mangent pas. Et quand ils le font, lors de longs repas à table, c’est qu’ils cessent d’être amoureux. Plusieurs critiques ont d’ailleurs vu les Valeureux comme une métaphore de la mère.


Vous montrez dans votre livre Albert Cohen, Une poétique de la Table (Presses Universitaires de Rennes) que la nourriture, incarnée par la mère, peut avoir quelque chose d’angoissant. Comment cela s’exprime-t-il?

Dans le Livre de ma mère, il y a ce passage si puissant sur la sortie du dimanche, quand tous les deux vont au bord de la mer, habillés comme des chanteurs d’opéra, et sortant leur casse-croûte: un déballage de splendeurs orientales. « Assis à cette table » répète-t-il à chaque début de phrase, de façon anaphorique, il est heureux mais s’imagine en même temps « s’enlever », « voler », sortir de là, en somme…

Á la première lecture, le livre est très pathétique mais cette vision n’est pas si simple. Car si la mère donne bien à manger, elle est aussi une espèce de monstre dévorant, qui se nourrit de son fils. C’est très effrayant.


En dehors du Livre de ma mère, quelle place occupe la figure maternelle dans l’oeuvre d’Albert Cohen?

Elle est tout à fait anecdotique. On l’a vu, elle apparaît de manière très fugace au début de Solal. Celui-ci a fait une fugue pour aller retrouver Adrienne. Contre l’avis de son mari, la mère charge son frère, Saltiel, de le retrouver, selon un plan bien déterminé. Une démarche étonnante étant donné la façon dont elle est décrite par ailleurs – bête, obtuse.

Dans Belle du Seigneur, la mère est incarnée par la nourrice d’Ariane, Mariette, qui bien que non juive, a, vis-à-vis de sa protégée, la même relation qu’une mère juive. Mais contrairement à la mère du narrateur dans Le Livre, Mariette se permet de dire tout haut ce qu’elle pense de sa fille d’adoption…


Source : L'Arche

 

Entretien avec Claudine Ruimi sur Le Livre de ma mère

Envoyer Imprimer PDF

Albert Cohen et la sainte sentinelle

Par Ariane Singer | L'Arche | 22/05/2017 | 13h50

Avec le Livre de ma mère, publié en 1954, Albert Cohen a donné à la littérature un de ses chefs-d’œuvre. Paru onze ans après la mort de la mère de l’écrivain et diplomate, ce récit intime est un bouleversant hommage filial, un splendide chant d’amour universel. Que nous dit-il des rapports du romancier à sa propre génitrice? Comment, dans le reste de son œuvre, Albert Cohen aborde-t-il la figure largement fantasmée de la mère juive? Entretien avec Claudine Ruimi, docteur en littérature française, membre de l’Atelier Albert Cohen, associée à l’unité de recherche THALIM —Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité— de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3.


L’Arche: le Livre de ma mère est l’un des plus beaux livres jamais écrits sur la figure maternelle. Dans quel contexte Albert Cohen l’a-t-il écrit?

Claudine Ruimi: Il a d’abord fait paraître quatre textes intitulés « Chants de mort » entre juin 1943 et mai 1944 dans la revue La France libre. Ces textes, consacrés au décès de sa mère, vont ensuite devenir le Livre de ma mère. Le point de départ de celui-ci est une anecdote qu’il raconte : dans sa jeunesse, alors qu’il appréciait la compagnie de la bonne société, il s’était attardé chez des amis. Á quatre heures du matin, comme il ne s’était toujours pas manifesté, sa mère avait pris peur et avait appelé chez eux. Quand Il était rentré chez lui, il était fou de colère. Sa mère avait beau sangloter et demander pardon, il avait continué à lui faire des reproches. Il explique avoir eu besoin d’écrire ce livre pour demander pardon, pour n’avoir pas assez aimé sa mère.

Toutefois, quand il évoque à nouveau cette scène fondatrice pour s’en accuser, il glisse très vite du singulier au pluriel: « cruauté du fils » à « cruauté des fils ». Il impute plus loin son « indigne colère » au fait que « [l’accent étranger et les fautes de français de sa mère l’]’avaient gêné »: cette attitude n’est pas propre à Cohen, plusieurs écrivains tels qu’ Albert Memmi, l’ont éprouvée : l’accent constitue un obstacle à l’intégration.

Mais ce qui est terrible dans le personnage de la mère, c’est qu’elle accepte son sort. Parti du désir de se faire pardonner, ce livre aboutit à la construction d’une icône. Même s’il la dépeint parfois avec humour, il passe insensiblement du fils aux fils, de la mère aux mères, puis à la figure de Marie, mère du Christ. Le regard porté sur la mère est subtilement ambivalent.


Il y aussi ce remords de l’avoir maintenue dans une infériorité sociale…

Pas vraiment. Ce serait trop simple! Albert Cohen convoque des images très peu flatteuses pour évoquer sa mère: plusieurs fois il la traite de « bon chien », de « chien fidèle », de « chien aimant ». Ou encore de « pauvre sainte poire ». Ailleurs encore, il donne l’impression d’avoir donné à sa mère une raison de vivre: « Ma mère n’avait pas de MOI, mais elle avait un fils », écrit-il. Il souligne aussi la servitude volontaire dont fait preuve sa mère, et il s’en accommode, en la tournant même en dérision! Elle se lève à trois heures de matin pour lui préparer de la pâte d’amandes: quoi de plus naturel? Il s’en amuse. Á un autre moment, toujours en pleine nuit, il a besoin de parler. Il la réveille. Elle se lève et va discuter avec lui. Tous deux trouvent cela normal. Aucun des deux n’est gêné par la dimension asphyxiante de la relation qu’ils entretiennent.

Il y a aussi cette expression très intéressante, au début du livre : « O sainte sentinelle perdue à jamais ». Un vrai oxymore que cette association entre le lexique religieux et le langage militaire : la figure maternelle est nimbée de sainteté mais elle est aussi là pour monter la garde et sortir ses griffes si quelqu’un agit contre son fils. C’est une lionne, dit ce dernier.


Que sait-on des rapports qu’Albert Cohen entretenait avec sa mère, dans la réalité?

Peu de choses, car il a fait détruire par son épouse, après sa mort en 1981, tous ses papiers personnels. Un épisode m’a cependant toujours surprise : en 1940, Albert Cohen est responsable de l’Agence juive à Londres, où il va devoir s’installer avec sa femme, Marianne et Myriam. Ils doivent prendre le bateau le matin près de Bordeaux. Marianne s’aperçoit qu’elle a oublié sa petite chatte, et envoie le chauffeur la chercher. Mais personne n’est allé chercher la mère de Cohen, qui se trouvait à Marseille. Elle est morte en 1943 d’un arrêt cardiaque. Sans doute sous l’effet de la frayeur, alors que les Allemands avaient envahi la ville.

On en sait en revanche davantage sur le père de Cohen, même s’il parle très rarement de lui. Dans les Carnets 1978, il est présenté dans des termes très durs: en despote qui traitait sa femme en esclave. Albert Cohen s’y remémore une scène de son enfance où, mécontent d’une moussaka que sa femme lui avait préparée, son père avait tiré brutalement la nappe sur laquelle se trouvait le plat, le renversant par terre. Il décrit sa mère à quatre pattes en train de ramasser les débris. Son père était un homme très machiste, à la façon des hommes orientaux. Si Cohen n’a pas toujours été très patient avec sa mère, il avait une grande affection pour elle. Dans ces mêmes carnets, il dépeint à quel point sa mère se dévouait pour lui. Avant de partir, tôt le matin, rejoindre le commerce d’oeufs qu’elle tenait, elle lui laissait, à côté de son bol de café au lait, un petit mot ou une histoire, un détail qui est peut-être à l’origine de sa vocation d’écrivain. Ainsi cette histoire d’hippopotame, qui figurera dans Belle du Seigneur.


« Vieille maman, éternelle fiancée », écrit l’auteur. Comment Albert Cohen joue-t-il de l’ambiguïté de ses rapports avec sa mère?

Il décline effectivement un vocabulaire amoureux. J’y ai vu quelque chose qui fait penser au Cantique des Cantiques. Dans Solal, Cohen souligne inversement l’ambiguïté du désir de la mère pour son fils, avec des expressions qui montrent que celui-ci dépasse le simple amour maternel.

Mais la mère, chez Albert Cohen, ce sont aussi les origines: en l’occurrence le poids de la judéité, dont il s’accommode très mal. Il l’assume, d’un côté, mais en même temps il est un parfait athée. Il lui est difficile d’endosser cette responsabilité que lui a transmise sa mère; en visite à Genève, celle-ci lui suggère notamment de respecter la casherout, ce qui indispose le fils devenu adulte. D’où la fascination-répulsion qu’il éprouve à son égard.


Comment s’exprime cette répulsion?

Par des descriptions caricaturales. Dans Solal, Rachel, la mère – qui apparaît furtivement – est décrite comme une « épaisse créature larvaire dont les yeux faux luisaient de peur ou de désir ». Rebecca, la femme de Mangeclous, est dépeinte comme une femme très grosse, de 140 kilos: les cheveux crépus et charbonneux, les yeux serviles. Il décrit souvent aussi Rebecca sur son pot de chambre, dans un rôle de Pythie ridicule, dissertant aussi bien de la beauté du purgatif que du cours de la bourse.

Dans un célèbre passage des Valeureux sur la moussaka, Rebecca est enfin décrite comme l’assistante de Mangeclous, faisant des efforts constants pour servir son maître.


Le livre de ma mère est une référence obligée dans la littérature contemporaine quand il s’agit d’évoquer la mère juive. Qu’est-ce qui lui confère cette stature?

Ce côté « Cantique des Cantiques » et religieux. Son lyrisme. C’est un livre très beau dans son écriture et très intéressant dans sa façon de convoquer une figure maternelle avec des expressions dignes des grands textes bibliques. Regardez cette phrase splendide au début du livre: « Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». Cohen tend ici à l’universalité. Tous les lecteurs, juifs ou non-juifs, peuvent s’identifier à ce texte.

Il est intéressant de noter que la plupart des écrivains juifs, à commencer par Romain Gary, ont ce souffle lyrique quand ils parlent de leur mère. Gary comme Cohen souligne la dimension sacrificielle de mères qui n’ont pas rendu leurs fils heureux. Dans la Promesse de l’Aube, le narrateur découvre ainsi que sa mère se nourrit du pain trempé dans l’huile de la poêle qui a servi à cuire la viande pour son fils, tandis que celui-ci a droit à un bifteck. On aurait pu trouver la même chose chez Cohen. Il y a un côté déchirant, désespéré. Chez lui, ni l’amour sentimental ni l’amour maternel ne lui apportent le bonheur. Quand il écrit et qu’il ressuscite la figure maternelle, il semble qu’il soit paradoxalement plus heureux que lorsqu’il a subi le poids de sa présence et que l’a assailli le remords de ne pas avoir été plus présent auprès d’elle.


Qu’a de spécifiquement juif la figure de la mère chez Albert Cohen?

La cuisine. Plus particulièrement les boulettes qu’elle prépare chaque vendredi après-midi, pour Shabbat, dans le Livre de ma mère. Chaque semaine, après s’être apprêtée, elle attend son fils et son mari, « les deux flambeaux de sa vie », dans son « juif royaume »-sa cuisine-, à sa table.

La mère gave son fils: quand elle va à Genève lui rendre visite, c’est avec une valise pleine de denrées, des spécialités faites maison, qu’elle lui donne une à une, chaque jour, sous forme de surprises. Dans les Valeureux, cette nourriture est joyeuse, contrairement à Belle du Seigneur où les amoureux, Solal et Ariane ne mangent pas. Et quand ils le font, lors de longs repas à table, c’est qu’ils cessent d’être amoureux. Plusieurs critiques ont d’ailleurs vu les Valeureux comme une métaphore de la mère.


Vous montrez dans votre livre Albert Cohen, Une poétique de la Table (Presses Universitaires de Rennes) que la nourriture, incarnée par la mère, peut avoir quelque chose d’angoissant. Comment cela s’exprime-t-il?

Dans le Livre de ma mère, il y a ce passage si puissant sur la sortie du dimanche, quand tous les deux vont au bord de la mer, habillés comme des chanteurs d’opéra, et sortant leur casse-croûte: un déballage de splendeurs orientales. « Assis à cette table » répète-t-il à chaque début de phrase, de façon anaphorique, il est heureux mais s’imagine en même temps « s’enlever », « voler », sortir de là, en somme…

Á la première lecture, le livre est très pathétique mais cette vision n’est pas si simple. Car si la mère donne bien à manger, elle est aussi une espèce de monstre dévorant, qui se nourrit de son fils. C’est très effrayant.


En dehors du Livre de ma mère, quelle place occupe la figure maternelle dans l’oeuvre d’Albert Cohen?

Elle est tout à fait anecdotique. On l’a vu, elle apparaît de manière très fugace au début de Solal. Celui-ci a fait une fugue pour aller retrouver Adrienne. Contre l’avis de son mari, la mère charge son frère, Saltiel, de le retrouver, selon un plan bien déterminé. Une démarche étonnante étant donné la façon dont elle est décrite par ailleurs – bête, obtuse.

Dans Belle du Seigneur, la mère est incarnée par la nourrice d’Ariane, Mariette, qui bien que non juive, a, vis-à-vis de sa protégée, la même relation qu’une mère juive. Mais contrairement à la mère du narrateur dans Le Livre, Mariette se permet de dire tout haut ce qu’elle pense de sa fille d’adoption…


Source : L'Arche


Mise à jour le Vendredi, 26 Mai 2017 15:55
 

O VOUS, FRERES HUMAINS (mise en scène Alain Timar, Avignon 2015)

Envoyer Imprimer PDF

Captation d'O vous, frères humains, dans la mise en scène d'Alain Timar (juillet 2015, Avignon)

Mise à jour le Mercredi, 24 Février 2016 19:52
 

ARIANE au théâtre, un spectacle de Guillaume Gras, du 6 mars au 30 mai

Envoyer Imprimer PDF

Ariane pariscope



"Si vous avez envie de chair fraîche et adorez Albert Cohen, allez à la Folie Théâtre (Paris XIe). Une jeune actrice douée, Eurialle Livaudais, y joue avec une foi et une énergie peu communes des extraits de Belle du Seigneur sous le titre Ariane."


Philippe TESSON (Figaro Magazine, 28 mars)



http://www.culture-tops.fr/critique-evenement/theatre-spectacles/ariane#.VSVk7vmsXh4 


CATHERINE BONTE DE CUNIAC
Publié le 07 avr . 2015


THÈME

En Suisse, vers 1930, Ariane d’Auble, riche héritière genevoise et protestante, est l’épouse d’un petit fonctionnaire arriviste, Adrien Deume, qu’elle méprise. Désespérée et solitaire, elle s’enferme dans un monde de rêves éveillés qui sera brisé par sa rencontre avec Solal, haut dignitaire juif de la Société des Nations. Celui-ci, élégant et brillant, est le supérieur hiérarchique de son mari.
Ariane et Solal vont vivre alors une passion intense, destructrice, absolue, poussée à l’extrême.
L’adaptation théâtrale s’intéresse à trois monologues d’Ariane au bain, placés à des moments charnières de sa vie, ce qui permet de suivre son évolution féminine et sentimentale, le passage de fantasmes naïfs et enfantins à une passion dévorante et sensuelle.

POINTS FORTS

.Une mise en scène on ne peut plus intimiste, minimaliste, Une géométrie décalée en  noir et blanc, une baignoire et des miroirs sans tain en trois points qui renvoient la lumière. On se trouve dans un jeu de reflets, une atmosphère onirique qui nous plonge dans les rêves et les fantasmes d’Ariane.

. Le choix du bain, lieu personnel, intime  par excellence, permet de rentrer dans  les pensées les plus secrètes d’Ariane. Le spectateur devient témoin et non confident.

. Interprétée brillamment, sans fausse note, par Euriale Livaudais, Ariane, dans un déshabillé rouge, seul élément de couleur,  se métamorphose  peu à peu sous nos yeux. Elle apparaît d’abord  primesautière et nous entraîne dans un monde enfantin,  cocasse, inattendu. Le débit se fait rapide, décousu. Puis elle se moque, cruelle, mordante, et évoque avec drôlerie des moments de sa vie de femme mariée. Enfin comme amante, elle devient sensuelle, émouvante, terriblement féminine.

On est  sans le vouloir dans une sorte de voyeurisme parfaitement assumé. Et c’est là que nous sommes touchés par l’essentiel : la richesse, la musicalité  du texte, un vocabulaire flamboyant de poésie et de lyrisme et non dénué d’humour de dérision.

POINTS FAIBLES

Un moment de theâtre peut être trop court pour ceux qui ont adoré lire et relire "Belle du Seigneur".

EN DEUX MOTS ...

Un One Woman Show d’une féminité absolue, fantasque et débordante. Une autre lecture d’une partie de cette formidable oeuvre romanesque.

UNE PHRASE

Qui seront deux:
- « J’étais une sorte de vierge, violée par son mari de temps en temps, par pitié  !»
- « Exquis de se vouvoyer en étrangers bien élevés et savoir qu’on serait nus bientôt nos yeux se tutoyaient……On était des élus devant cette bande de conjugaux…..Exquis de prendre congé de vous et de savoir que tout à l’heure, quand les autres partis, je reviendrais…. Oh serre moi fort, je suis à toi purement toute »

RECOMMANDATION

ExcellentExcellent




Mise à jour le Mercredi, 29 Avril 2015 08:53
 
  • «
  •  Début 
  •  Précédent 
  •  1 
  •  2 
  •  3 
  •  Suivant 
  •  Fin 
  • »


Page 1 sur 3